On peut argumenter à longueur de blogs sur ce qu’est un “bon” roman, les qualités qu’il doit posséder pour ressortir à la Littérature, ce qui fait d’un auteur un écrivain, etc. Ces discussions, si elles sont loin d’être inutiles, au contraire, n’épuisent jamais les mystères de l’art, de la rencontre entre un spectateur ou un lecteur et une œuvre. Car au commencement est le plaisir, l’émotion, le choc, l’entrée en résonance. Est-ce que ma tectonique interne vibre ? Ai-je envie de plonger dans l’œuvre, de m’y abandonner, de m’y perdre, de me laisser bousculer, balloter, emporter ? Après vient, éventuellement, l’analyse.

Alors commençons par le commencement : HYROK donne envie de tourner la page, de la première à la dernière.
Et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Bien sûr – évacuons immédiatement les petits désagréments -, on s’agace de-ci de-là de certaines facilités d’écriture (jeux de mots approximatifs, name dropping maladroitement déguisé), d’un style parfois négligé, à la limite du laisser-aller, de quelques bavardages inutiles et répétitions. Mais ce livre vit, pulse; ce livre est chaud, corps et âme, humain, jubilatoire, chargé et direct, à l’image de ces punks qui avec seulement quatre accords mais gorgés de colère et d’énergie vous balancent leur humanité révoltée au plexus, sans prendre de gants, sans chichis. C’est pas de l’opéra, ça larsen, ça grince, ça tache mais c’est vivant bordel !
Louson Rascoli, le personnage principal, tremble, s’énerve, espère, craque, a honte, tombe, doute, se relève, essaye, se débat et nous avec, nous pareil, tous les jours. Alors oui aimerait parfois un peu moins de lose ; oui, à l’instar de son héros, Nicolaï Lo Russo tend si volontiers la verge qu’on ne peut au bout d’un moment que le flageller – ça va, c’est bon Nicolaï, on a compris ce que tu avais à nous dire sur le sexe –, mais au final ce sont justement ces imperfections qui font aussi le suc de HYROK. Parce qu’elles sont aussi les nôtres.

En décrivant la trajectoire descendante et chaotique de Rascoli, Nicolaï Lo Russo dresse également un tableau sombre et édifiant de notre société de l’image, du paraître et de la surconsommation, dans laquelle s’agitent médiocrement des humains privés de sens, donc de direction. Pour y faire sa place, il faut jouer le jeu et laisser fierté et singularité au vestiaire des Daims Louche (Nicolaï…), toujours complet of course. Mais il faut le faire sincèrement, entièrement, devenir vraiment autre, dépossédé, aliéné, alors que Rascoli fait seulement semblant de se plier aux règles, par stratégie, et donc échoue. Autre solution pour réussir : donner dans la surenchère spectaculaire…
Dans ce monde déshumanisant, les seuls points de repère, tremblotants, les seuls piliers, fragiles, sont la famille (malgré l’incompréhension) et l’amitié (rare et fluctuante). Quant à l’amour, gangréné par les non-dits et les actes manqués, l’idéalisme et les failles souterraines, il peine à éclore. Et la nature, ultime refuge de Rascoli, n’a à offrir que son calme et son apaisante beauté, inutiles quand il s’agit pour survivre d’être rentable, efficace, perpétuellement en mouvement. Le basilic se meurt sur les balcons urbains, seul demeure un cactus phallique…

Travail ambitieux, HYROK captive le lecteur, l’embarque au fil d’une écriture nerveuse, non dénuée de poésie et d’intensité, à classer, avec les quelques réserves ci-dessus énoncées, dans la famille de Céline, Calaferte, Guilloux ou encore Cendrars. Quelques arômes houellebecquiens également et, oserai-je, une pointe de Dos Passos.
Ca pourrait être pire pour un premier roman, non?…

11 Réponses to “You rock, Nicolaï !”

  1. secondflore dit :

    En avais entendu similaires louanges… Verrai bientôt si j’arrive à passer outre les « petits désagréments » (travail sur moi-même en vue)

  2. Chutney dit :

    « You rock » Nicolaï, excellent titre. Comme je l’ai mis sur le blog de l’auteur, j’ai eu un peu de peine au démarrage mais je me suis laissé entraîner dans le souffle de la spirale dantesque (et la fin est carrément scotchante, c’est rare cette progression, le roman est bien construit et sur 500p c’est pas gagné pour un premier). Comme vous j’ai trouvé ce roman surtout très « vivant », en revanche, pas d’accord avec ce que vous notez sur le style : il m’a paru au contraire très travaillé (ou alors faussement négligé, en tout cas en accord avec le mental pourrissant du héros, et c’est ce qui compte à mon avis), et plutôt inventif (même si on peut regretter quelques malheureux jeux de mots — volontairement puérils?) Houellebecq Célinisé, pour ma part, mélange étonnant.

  3. r1 dit :

    @2nd Flore : je vois bien ce que tu veux dire. Franchement, j’ai acheté le livre parce que j’avais un bon contact bloguiste avec Nicolaï et que je pense qu’il faut un peu s’entraider et se soutenir entre auteurs. Et tout aussi franchement, je l’ai laissé traîner plusieurs jours avant de l’ouvrir parce que je pensais que ce ne serait pas ma came. Comme quoi, les a priori…

    @Chutney : je comprends très bien quand vous mentionnez l’adéquation du style avec le mental de Rascoli et je pense également que c’est voulu et travaillé. Mais je persiste, il aurait à mon sens fallu un peu resserrer et élaguer quand même. Je vous donne un exemple en lien avec Hyrok : le style de Violette quand elle écrit son blog est le reflet de sa personnalité; mais tout un roman écrit ainsi serait illisible. On aurait tout aussi bien compris le « mental pourrissant du héros » avec 50 pages et 100000 points de suspension de moins… Nicolaï a parfois cédé à la facilité (à l’euphorie de l’écriture?) mais qui écrit des romans sait combien il est difficile de se fliquer et de renoncer. Le plus compliqué, c’est de faire simple.

  4. Chutney dit :

    50 pages me paraît énorme. En même temps Outremonde de DeLillo, les Bienveillantes et autres, auraient pu être coupés, mais ce doit être les longs romans, ça, on peut ne pas tout aimer, c’est possible. Perso, quelques pages de plus dans Hyrok ne m’auraient pas dérangé, j’étais vraiment bien dedans surtout vers la fin. Pour les petits points, là aussi, j’ai trouvé que ça donnait du souffle (qu’on l’entendait), pas de problème avec ça (en plus c’était je crois des enregistrements). Bref, les gouts et les couleurs…
    En tout cas vous comme moi pensons que ce roman est bon, c’est l’essentiel. Même très bon par rapport au tout venant. Bonsoir à vous.

  5. alain g.cor dit :

    Je l’ai fini à mon tour. Je trouve ta critique très juste, à ceci près que j’en évacuerais bien la moitié des pages, pour faire un roman fini mais je suppose qui n’y a, encore une fois, pas eu du tout de travail d’éditeur. Le « mental pourrissant » du héros n’apporte selon moi rien à la littérature (on a déjà lu ça des dizaines de fois alors que l’auteur se veut innovant par sa prospective futuriste) et la société de l’image ne me paraît pas tant le « grand coupable » à montrer du doigt, au fur et à mesure que l’on rentre dans la peau du personnage, que sa propre dépendance et sa propre faiblesse. Donc moi j’ai eu un peu de mal à me dire que l’auteur/narrateur était un véritable artiste étant donné sa complaisance au monde de l’image qu’il conspue (Il n’arrive pas à se mettre au dessus). La fin est par contre vraiment réussie, avec son suicide surprise et le mouvement mortifère qui en découle, mais cela n’eût selon moi nécessité pour arriver à cela que 200-300 pages, comme dans beaucoup de romans contemporains (comme tu le dis, combien il est difficile de se fliquer et de renoncer…). La tchate de Violette est nickel chrome, c’est la première fois que je vois ça (utilement) dans un livre (sans doute que sa chatte aussi, mais c’est une autre histoire et franchement c’est gavant à la longue qu’il nous parle de dépendance sexuelle comme si c’était la découverte du siècle, je n’aime pas Djian mais il a dit un jour une phrase pleine de bon sens à propos de Houellebecq : « ça a toujours été difficile de se faire des gonzesses : franchement, H. n’a rien inventé (ce qui est faux, il a apporté l’intrusion de la biochimie et du langage scientifique dans nos vies de post-soixante-huitards bien formatées, mais bon, STOP)

  6. NLR dit :

    Arf. Je comprends ce que tu dis cher r1, et je mesure au laser, navré, l’immensité de ta blessure égotique. Mais phoque cht’explik, l’ami : Le truc c’est que « alain g » a d’abord écrit chez moi, tout récemment, un assez long commentaire, faisant allusion à sa critique ici – que je n’avais pas vue passer. S’en sont suivis quelques interventions d’internautes chez moi (michel, Chutney, Marie…)… et que donc la conversation s’est naturellement poursuivie… toujours chez moi (ce qui me paraît normal). CAPITO, Mister 2000 Asa ? Mais si tu veux faire un copier/coller, n’hésite pas, moi j’ai un peu la flemme ce matin :) La biz.

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