Warnings.
Feux de détresse en français académique.
Ca n’est pas rien, la détresse. « Situation périlleuse » stipule le Petit Robert. « En détresse : en perdition » ajoute le référentiel lexical.
Quand je vois un véhicule arrêté sur le bas-côté de la route, feux de détresse trouant intermittement le bleu dense de la nuit tombant par onctuosités brumeuses sur la campagne picarde, je stoppe pour m’enquérir de la situation du conducteur. Grande détresse ? Détresse mineure ? Besoin d’entraide et de solidarité ?
Au début, sot que j’étais, j’agissais de même en ville. Une automobile warnings allumés dans un couloir de bus ?
« Bonjour. Vous avez besoin d’aide ?
-Non pourquoi ?
-Ben… Vos feux de détresse sont allumés.
-Ah ! Mon mari s’est arrêté acheter des cigarettes.
Cela ne me semblait pas une situation de détresse prévue par le code de la route, pas une perdition de nature à justifier l’enchevêtrement inextricable de véhicules qui, derrière, s’était formé dans la rue désormais complètement engorgée.
« Je peux savoir ce que vous racontez à ma femme ? »
La leçon me coûta un peu plus qu’un fromage : un nez cassé.
Oh, pas à cause de mes supposées avances à la femme du fumeur sans-gêne, non. Mais le bougre ne comprenait pas très bien le concept de citoyenneté active et, à un moment de la discussion, il me sembla opportun de mettre en oeuvre une méthode d’apprentissage un peu plus concrète, un peu plus physique pour tout dire, moins cérébrale, comme si, par un violent coup d’arrière en avant porté sur son nez par mon front, derrière lequel siègent mes idées, j’avais pu faire entrer ce foutu concept de citoyenneté active dans le crâne de mon contradicteur, le principe des têtes communicantes en quelque sorte. Au moment de l’impact qui aurait dû éclairer définitivement le rustre, c’est son nez, donc, qui aurait dû exploser de joie, la joie sanguine d’être le point d’entrée dans son cerveau atrophié du Savoir, de ma puissante, juste et équitable vision des relations humaines en société. Malheureusement, si, à l’époque, je me défendais très honnêtement en dialectique, excellais en phénoménologie pure, déchirais en existentialisme discursif, mon coup de boule avait lui perdu de cette efficacité qui, au début des années 1980, faisait de moi le redouté buteur de l’US Clohars-Carnoët (catégorie juniors). Peut-être d’ailleurs y a-t-il un rapport direct entre le fait que ma tête n’ait jamais frappé que des ballons – qu’elle propulsait régulièrement au fond des filets – et ce coup de boule raté sur un automobiliste incivil, qui hurla de rire à la vue de mon psychorigidisme moralisateur pissant le sang dans une rue que sa courageuse intervention avait contribué à embouteiller encore un peu plus.
Ce jour-là, donc, j’appris que les citadins avaient de la détresse une notion très accueillante, comme je le vérifie depuis quotidiennement. Attendre quelqu’un, acheter du pain, charger deux valises dans son coffre, répondre au téléphone, autant de situations de perdition justifiant de stopper en pleine rue, montrant ainsi à ses congénères bloqués dans les effluves de klaxon aux dioxi-carboniques particules dans quel respect on les tient.
Oui, oui, je suis d’accord, le petit sourire désolé d’un étudiant boutonneux aidant sa grand-mère impotente à sortir de l’immeuble puis à monter dans la voiture rachète tous les « je bosse, moi ! » des livreurs d’opérette qui systématiquement ignorent les emplacements jaunes réservés à leur usage pourtant libres quelques mètres plus loin.
Oui, oui, je suis d’accord, je suis un maudit râleur. La voiture me rend fou ; la ville me rend fou ; la combinaison des deux à laquelle s’ajoute tous mes congénères rendus aussi fous que moi me désespère.
Et ne me parlez pas du Vélib’, dont le prix à payer en pollution publicitaire et nucléaire (les panneaux négociés par Decaux seront éclairés la nuit) est décidément trop élevé.
Je crois qu’il ne me reste plus qu’à m’équiper de feux de détresse et à les laisser clignoter, pour bien marquer combien je suis en perdition dans ce monde absurde…


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