« Alors, ça se passe bien ton nouveau roman? »
J’ai envie de hurler. Mais difficile d’envoyer promener le sympathique enquéreur, souvent sincèrement avide de savoir (sauf s’il s’agit d’un artiste, car lui n’attend qu’une chose, le « et toi ? » qui lui permettra de s’épancher), d’un sec : Comment veux-tu que je sache?
Et pourtant, effectivement, je n’en sais rien. Même si j’ai une vague idée en constatant l’omniprésence médiatique de Régis Jauffret.
Mal.
Je n’ai rien contre Régis Jauffret, ni pour d’ailleurs, mais s’il pouvait faire don à ses collègues invisibles de la moitié de son temps d’exposition, ça me donnerait envie de le lire. Pas m’offrir cette moitié seulement à moi tout seul, non, on partagerait avec les copains de l’ombre, Sacha, Jérôme, Philippe, Bertrand, Jean, etc. J’ai entendu l’autre soir à la radio en rentrant de Tours que des salariés avaient mis en commun leurs RTT pour les offrir à un collègue qui voulait pouvoir accompagner son fils condamné (leucémie je crois) vers la mort. Si Régis pouvait nous aider à accompagner nos romans vers autre chose que la mort, ce serait cool.
Au lieu de faire toutes les émissions de France Inter, il pourrait par exemple nous laisser celles de la nuit et celles de l’après-midi, quand personne n’écoute.
« Alors, ça se passe bien ton nouveau roman? »
« Ouais, génial, tu m’as pas entendu sur France Inter ? »
« Non, quand? Au Masque et la Plume ? »
J’ai envie de hurler. Je souris. Car il faut expliquer au béotien que pour passer au Masque, on doit payer Jérôme Garcin (théorie conspirationniste) ou coucher avec Nelly Kapriélian (théorie wrathiste), ou plus simplement être Régis Jauffret (théorie réaliste).
« Mais pourtant, il est super ton bouquin ! Pourquoi on n’en parle pas plus ? »
Envie de hurler. Sourire. Merci, c’est gentil. C’est pas parce qu’un bouquin est bon que les médias vont en parler et c’est pas parce que les médias parlent beaucoup d’un bouquin qu’il est bon – c’est pareil pour les candidats à la présidentielle et les restaurants parisiens.
Mais parfois, c’est vrai, quand on est un invisible, on voudrait juste savoir.
Savoir ce qu’en pensent les gens dont c’est le métier de critiquer ou chroniquer des romans. Etre sur la même ligne de départ que Régis Jauffret. Parce qu’ensuite, il suffit d’un article, d’une bonne chronique dans un média prescripteur pour changer la vie du roman que vous avez mis un an à écrire. Cela peut donner envie à d’autres critiques prescripteurs de vous lire, à des libraires, qui eux-mêmes influenceront leurs clients, qui en parleront à leurs amis, puis un journaliste fera un article sur le bouche-à-oreille et le buzz qui ont permis à votre roman d’être lu, et vous devenez Carole Martinez, votre roman suivant est attendu, par Jérôme et Nelly, par Hubert même, comme le Régis Jauffret, et vous êtes bien content d’avoir des salons, des interviews, des chroniques, des télés, et vous oubliez Sacha, Jérôme, Bertrand et les autres qui se plaignent comme des losers sur leurs blogs de n’être pas assez exposés.
« Dis donc, ton nouveau roman, je vois que ça se passe super bien ! »
« T’es qui, toi? »

Je pensais que c’était impossible, d’écrire un bon billet sur un tel sujet.
En fait, c’était possible.
Aux quatre dernières lignes près (petit coquinou), t’en fais une lettre ouverte et je signe en-dessous.
La bise à Régis !
Venant de mon maître es blog, voilà qui me ravit…
En passant, l’omniprésence de Jauffret (dont je n’ai pas le bouquin mais que j’ai « approché » à une certaine époque) montre bien le niveau de réception médiatique à l’heure actuelle : du cul, du voyeurisme, et l’imagination au ras des pâquerettes (Jauffret a déclaré récemment dans une interview au ML que le travail sur la langue, comme le faisait Flaubert, c’était puéril !) – et hop, emballé c’est pesé pour X mille ventes. J’espère que ton bouquin s’en sortira bien mais très franchement, je ne suis pas optimiste pour le livre-papier dans les temps à venir. S’il n’y a pas un bon argument « livre en tant qu’objet » derrière (livre en tant qu’objet marketing, livre en tant qu’objet représentatif d’un auteur bien précis, ou bien pris dans une problématique liée à l’air du temps), la littérature se vend mal…
Je file me suicider et je te réponds après (qu’hélas, tu as un peu trop raison…) !
Si lettre ouverte il y a, je signe aussi !
Ça ressemble à de la pression, ça, non?…