Jeudi, Georges Ugeux, ancien vice-président de la Bourse de New-York, était l’invité d’un Nicolas Demorand extatique, qui buvait tellement ses paroles qu’il en proposa de l’embaucher au service économique de France Inter. Le monsieur présente bien, s’exprime admirablement, et c’est très posément qu’il nous a expliqué comme à des crétins que nous ne vivions pas un « krach » mais un « réajustement du risque », pas « une dépression mais une récession » (même s’il a commis un beau lapsus en employant l’un pour l’autre en début d’interview) et qu’il allait en résulter un « atterrissage en douceur ». La morale à en tirer, selon M. Ugeux, est que « nous savons maintenant que nous ne pouvons plus faire confiance aux financiers pour s’autoréguler » – nous sommes peut-être moins intelligents que M. Ugeux mais nous savons cela depuis longtemps : depuis quand les joueurs s’arbitrent-ils sur un terrain de sport ?…
Parce que n’en déplaise à M. Demorand, qui lui aussi trouve que décidément l’économie, c’est « trop complexe » – ce que M. Ugeux se gardera bien de démentir en vertu des mécanismes mis à jour entre autres par Bourdieu quant à la cooptation et au mode de fonctionnement dans un champs dominant -, cette sphère n’est rien d’autre qu’un vaste terrain de jeux où s’ébattent en toute impunité des adversaires édictant leurs propres règles. Ce qui ne serait pas grave si du résultat de leurs petits amusements quotidiens (j’achète, je vends, je fusionne) ne dépendait notre bien-être quotidien. Mais cela, M. Demorand, parfait dans son rôle de « nouveau chien de garde » (Halimi), ne peut l’admettre. L’économie, ce n’est pas un jeu, c’est important, la preuve ils sont tous bien habillés, font de hautes études et ont du pouvoir, des belles femmes et des grosses bagnoles. Donc le journaliste fasciné explique ce qui se passe sur le terrain mais ne remet surtout pas en question l’existence de ce terrain, complètement déconnecté de la réalité mais qui pourtant l’influence obscènement. Il ne remet tellement rien en question que quand l’invité est cette fois Olivier Besancenot, qui propose à plusieurs reprises une «nouvelle société», il ne l’interroge pas sur ce projet mais plutôt sur la révolution (ben oui, « Ligue Communiste Révolutionnaire »), la violence, et le supposé anti-démocratisme du personnage.
Pourtant, Nicolas Demorand est au diapason de sa station, dont le « médiateur » ce samedi, revenant sur les « problèmes » de la semaine, reconnaît les torts de France Inter sur l’emploi d’un ou deux anglicismes, d’une liaison mal faite et s’appesantit sur un fait d’actualité mineur quand la semaine n’a grondé que de la crise et de son traitement – politique, économique, journalistique, social. Et, nous venons de le dire, la radio publique n'est pas exempte de tout reproche…
Surtout, pas de vagues, tout va bien, laissez votre argent en banque, les politiques s’occupent de tout – et chacun sait combien étanche est en Europe la frontière entre politique et économie.
Sur le site de France Inter, un bandeau vante « L’indépendance » de M. Demorand. Oui il est peut-être indépendant, mais dans le cadre, d’autant plus carcéral que ses murs sont invisibles (la "liberté", la "démocratie"), d’un système de pensée dominant qui met l’économie au centre de nos vies et de nos sociétés.
Et si on la remplaçait par l’humain ?

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