mai 192012
 

Ne vous demandez pas pourquoi elle a un fusil, on s'en fout.

Sans doute suis-je un vieux réac. Sans doute ai-je trop lu Domecq trop jeune. Mais essayez, ça marche à tous les coups : plus le discours sur l’œuvre prend de l’importance, comme si l’artiste avait besoin de se légitimer, plus l’œuvre elle-même sera vide, désincarnée. On appelle cela parfois de l’art conceptuel; c’est seulement une escroquerie de plus générée par la société du spectacle et de la consommation culturelle.
Et du bla bla autour de Temps, sa nouvelle création, Wajdi Mouawad en a produit. Par exemple :

J’avais, de manière obsessive, l’envie que l’inquiétude ne soit plus un état à gérer mais qu’elle devienne la source de mes intuitions ; car comment obliger les mots à sortir, à survenir, de manière différente, sans que cela ne soit une simple décision formelle, si ce n’est en se jetant de toutes ses forces au bas de cet immeuble intérieur qui nous abrite dans l’espoir d’être rattrapé en retour par un autre soi, nouveau à jamais, un inconnu, un étranger, et pouvoir alors, au sortir de la chute, se dire : “c’est moi qui a écrit ça ?!”

ou encore :

Temps est un piège que je me suis posé à moi-même. Temps a été pensé pour être un cheval de Troie à l’intérieur d’une écriture devenue, pour moi, au fil des ans, une citadelle défaite d’intérêt. Temps est une ratière pour le rat que je suis devenu à force de cimenter une méthode. Mais pour parvenir à se piéger soi-même, il faut, à la fois, penser le piège et, ce faisant, en égarer les clefs.

 Si on résume ce galimatias : Wajdi était sec, aucune inspiration, alors il a eu envie d’expérimenter une nouvelle façon de travailler, et comme il est très généreux (avec le public), il a pris la thune qu’on lui proposait et il a imposé au monde théâtral son brouillon. Comme le monde théâtral, qui vénère Wajdi, est prêt à payer pour voir, pourquoi se priver ?

Alors à qui en vouloir pour cette purge d’1h45, pour cette parodie de théâtre qu’on croirait un pastiche fait par Les Inconnus ? A Wajdi, qui n’a pas eu la lucidité (le courage ?) de dire à un moment du processus de création : C’est de la merde, je ne veux pas de votre argent, pas de vos tournées européennes, je retourne bosser ? Aux producteurs, qui n’ont pas dit : Wajdi, quand même, on veut bien claquer de l’argent public pour le théâtre mais là, c’est pousser le bouchon un peu loin ? Aux critiques, qui tortillent de la plume pour ne pas écrire que Temps est une pièce ridicule, une arnaque, une honte (lisez le papier de Télérama, un must dans l’art de ne surtout pas dire le mal qu’on a pensé) ?
Je ne sais pas qui blâmer.
Mais ce qui est certain, c’est qu’hier soir à Chaillot, je n’étais pas le seul, loin de là, à ricaner nerveusement – il suffisait d’entendre les applaudissements à peine polis à la fin, d’écouter les conversations à la sortie. Pas le seul à ricaner devant ces personnages désincarnés, qui déclament de longs monologues poético-lyriques qu’on croirait écrits par un adolescent rebelle venant de découvrir Lautréamont et Baudelaire, tirades elles-mêmes ponctuées de musiques censées surligner comme au Stabilo la gravité du moment. Pas le seul à ricaner devant les tentatives de provocation (un vieux qui se masturbe, un vieux qu’on masturbe, wouaw…), devant les messages assénés au lance-flamme (je mets des interprètes sur le plateau pour qu’on comprenne bien l’incommunicabilité; la sourde se met à parler à l’instant critique; les rats qui ont envahi la ville, etc.), ricaner devant… devant ce navet (on dit comment, pour les pièces de théâtre ?)
Le pire, mais cela demanderait à être approfondi, c’est qu’il me semble que Temps est une insulte à toutes les femmes violées, à toutes les femmes victimes d’inceste tant tout sonne faux dans cette pièce, tant on voit l’écrivain faire, maladroitement, le malin, penser ces situations artificielles, écrire ces phrases boursouflées; même la mise en scène, pourtant ai-je entendu dire un des points forts de Mouawad, est engoncée, pataude, une mise en espace pour faire genre.

Je ne connais pas assez le travail de Wajdi Mouawad pour en tirer des conclusions générales. J’ai été frappé, retourné, happé par Incendies, le film, même si la fin ridicule et tirée par les cheveux aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Je sais par contre que cet abominable pensum, creux, vide et vain ne m’a pas donné envie d’en savoir plus.
Et que je suis en colère. Mais je ne sais pas contre qui, et c’est terrible, une colère sans responsable identifiable – c’est pour ça qu’on a inventé les sports de combat je suppose.

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