Quand je raconte que je suis allé présenter mon livre devant les commerciaux qui vont être chargés de le vendre, on me regarde la plupart du temps avec des yeux ronds. Hein?!! Quoi?!!! Des « commerciaux »?!!! Comme s’il était sale d’accoler littérature (je me vante; disons « livre ») et force de vente dans la même phrase (alors que même au dos des Éditions de Minuit, on trouve un code-barres), comme si tout à coup de basses considérations mercantiles menaçaient l’œuvre de l’esprit (hé, les angélistes, relisez le Flaubert de Zweig par exemple.)
Ceux qui ne sont pas dégoûtés ou choqués sont plus sobrement surpris, sans points d’exclamation (Hein? Quoi? Des « commerciaux »?) ni moue méprisante. Ceux-là me demandent à quoi servent les commerciaux, ce qui est une question stupide, tout le monde sait à quoi sert un commercial, le substantif est assez explicite il me semble. Je ne mets pas le doigts sur leur stupidité, bien sûr, ce sont souvent des gens que je connais à qui je raconte que je suis allé présenter mon livre devant les commerciaux qui vont être chargés de le vendre, et ce ne serait pas très commercial de ma part de les insulter car ils sont ma première clientèle, mes premiers prescripteurs.
Enfin j’espère.
De mon côté, dès qu’un(e) ami(e) sort un livre ou un disque, je l’achète; dès qu’il ou elle passe en concert à Tours, j’y vais. (Parfois même ce ne sont plus mes amis mais des amis d’avant.) Je suis même allé voir un groupe de reggae-ska dans lequel un vague cousin (que j’aime bien au demeurant) joue du trombone. Le concert commence et je ne reconnais pas Jeff (c’est son nom) parmi les musiciens des Kaméléons (c’est le nom du groupe; je ne comprends pas… J’imagine les mecs autour de la table en train de chercher un nom de groupe, quand même un truc important, de se creuser la cervelle, de proposer des idées, et tout à coup l’un d’entre eux hurle: « je l’ai, ça y est, ça y est, Les KAMELEONS ! alors les gars, vous en dites quoi? » Mon cousin si ça se trouve… Non, mon cousin ne hurle pas, il est très calme, très doux, très posé; comme beaucoup de musiciens qui font du reggae. Bref, j’ai du mal à piger qu’une majorité se soit dégagée pour un tel nom. Ça a dû être un coup d’État. Ou alors dans le reggae, si ça se trouve, c’est comme dans nos démocraties : tout le monde est tellement anesthésié qu’il suffit d’un excité motivé pour décider de tout, avec la molle approbation des autres.)
Donc comme je ne suis plus tout jeune et que les Kaméléons faisaient exprès de bouger dans tous les sens (ce qui n’est pas très raccord avec l’emblème animalier choisi d’ailleurs (d’où peut-être le « K » à la place du « C », pour dire qu’ils faisaient peu de cas du caméléon)) et qu’il y avait de la fumée, j’ai attendu pour être bien sûr (avec toujours cette horrible musique reggae-ska dans les oreilles, je déteste le reggae)
Mais non, pas de Jeff sur scène; alors je vais demander au mec qui vendait les T-shirts (avec écrit KAMELEONS en gros dessus, jamais de la vie, je le jure solennellement ic,i je ne porterai un tel T-shirt (sauf si la vie de ma femme est en jeu (ou que c’est ça ou un T-shirt de l’UMP)) et il me dit le gars que Jeff, non, il est pas là. Il ne joue plus avec le groupe? demandé-je. Si. Mais il n’est pas là? (j’insiste un peu parce que le dreadsman, il n’a pas l’air d’être finalement bien certain que Jeff soit absent; il semble avoir comme un doute) Non, il n’est pas là, il finit par répondre. Pourquoi? Je sais pas. Non je vous demande parce que c’est mon cousin. Ah?
Bon, il ne disait plus rien, et comme je ne voulais pas qu’il me propose un T-shirt, je suis parti, avec ma femme moitié hilare (que Jeff n’ait pas été là et que j’ai payé 26€ (j’ai raqué les deux places, elle déteste le reggae encore plus que moi) pour rien). moitié énervée (elle déteste le reggae encore plus que moi et j’avais plus de monnaie pour une dernière bière).
Oui, je sais, c’était un peu longuet cette histoire de cousin Jeff mais c’était pour prouver à quel point je m’implique en amitié artistique. J’achète même les livres de David Foenkinos, alors qu’à un moment quand même il regardait ma copine (de l’époque) de manière assez peu littéraire… D’ailleurs, il ne me parle plus depuis qu’on est séparés, elle et moi… Bah, ce n’est pas le pire qui me soit arrivé : quelques jours après cette séparation, alors que j’étais au plus mal, un chanteur pour lequel j’avais écrit deux-trois textes quelques années auparavant, et que je n’avais pas revu depuis, m’appelle, me bredouille trois conneries, puis en vient au vif du sujet: me demander le numéro de mon ex’ (il venait d’apprendre notre séparation.) Classe, non? Lui, je n’achète rien de ce qu’il fait. D’ailleurs, il ne fait plus rien.
J’espère, donc, que mes « amis » achèteront mon livre comme moi j’achète leurs travaux.
J’en reviens à ces gens, les stupides (mais on ne leur dit pas, chut… (parce que sinon ils n’achèteraient pas mon livre, nous en étions là avant que le reggae ne s’immisce entre nous, mais aussi parce que je les aime bien (en général, je ne raconte pas ma vie à des gens que je n’aime pas))) stupides (c’est une nouvelle idée, ça : quand j’ai fait une parenthèse un peu longue, je remets après la parenthèse le mot qui était juste avant, pour qu’on suive bien (vous allez croire que je viens de lire du Jaenada et vous aurez raison) stupides qui me demandent à quoi servent les commerciaux.
Comme si les livres allaient tous seuls dans les rayonnages des librairies. Comme si les libraires pouvaient être au courant de tout ce qui sort chaque semaine, tout lire, et décider en toute connaissance de cause de ce qu’ils allaient mettre dans leurs rayonnages. Comme si une sorte d’immaculée conception faisaient naître des romans dans des lieux avec des étudiantes en Lettres avec des lunettes qui n’auraient plus qu’à les poser sur des tables avec une étiquette « Coup de cœur de votre libraire » (j’aimerais bien avoir ça sur « Qu’avez-vous fait de moi? »… Au moins à Tours, quoi, merde! Et à Clermont-Ferrand, ma ville de naissance (comme Eric Laurrent !) Et à Aix-en-Provence, vous comprendrez pourquoi quand vous aurez lu mon roman.) libraire alors que non, pas du tout, des représentants viennent VENDRE les livres aux libraires.
Cette révélation étant encore difficile à digérer pour certains d’entre vous, je vais découper ce billet en deux parties. La suite tout à l’heure, donc.
Photo : dorothy-shoes – www.dorothy-shoes.com

« Lui, je n’achète rien de ce qu’il fait. D’ailleurs, il ne fait plus rien. »
Je valide.
En attendant la suite, tout à l’heure.
(étrange comme on ne tapote jamais son clavier pareil après avoir lu du Jaenada)
Oui, c’est volontaire le « Jaenada style », je voulais glisser l’hommage quelque part dans le texte, avec subtilité, pour que l’on comprenne que ce n’était pas une influence mais un hommage, mais ce foutu texte m’a échappé et je me suis dit que j’allais mettre ça dans la seconde partie, mais j’aurais du coup sans doute oublié, merci de me le rappeler !