Les jardins de la Maison de l’Amérique Latine tiédissent, indolents, dans l’hardi soleil de dix heures, enfin un peu plus parce que le TGV avait 30 minutes de retard. C’est quand il est à l’heure qu’on s’étonne désormais, mais le prix du billet ne baisse pas pour autant. Je suis de plus en plus persuadé que les tenants de la privatisation de la SNCF font tout pour nous dégoûter de services de moins en moins publics pour pouvoir privatiser peinards, avec une opinion acquiesçante à force de retards injustifiés (mais explicables, c’est comme l’éducation nationale, la police nationale, la santé publique: de moins en moins de personnel pour faire de plus en plus de boulot…)
Les jardins de la Maison de l’Amérique Latine s’étirent, ensommeillés encore, ou est-ce moi ? dans l’entour matinal hésitant sans doute entre frimas et été indien. Ces jardins, je les avais connus quand une fois un ancien camarade devenu journaliste m’avait invité au raout du Canard Enchaîné, je ne sais par quel extraordinaire, d’habitude il invitait tous nos potes communs sauf moi ; il avait dû avoir un désistement, ou alors c’était parce que j’étais triste après m’être fait plaquer par une fille qu’aujourd’hui je remercie régulièrement, in petto, de l’avoir fait (même si je la méprise toujours autant pour la manière dont elle l’a fait).
Je croise Martin Provost, regard ouvert, c’est franc tout ça, il y aura au moins un être humain.
Les jardins de la Maison de l’Amérique Latine friment un peu, ratissés de près, conscients de leur pouvoir de séduction. Ma tante vient de mourir à 50 ans après huit mois de souffrances, laissant un mari désemparé, trois enfants à entourer, il faut que j’aille me faire maquiller pour enregistrer une interview, encore lardé de frais des déchirures familiales qui ajoutent du sordide à un chagrin qui se suffisait très bien à lui-même. Naïvement, je croyais qu’il n’y avait que chez Mauriac, Chabrol et Simenon qu’on s’écharpait autour du cercueil…
Je suis le premier à passer à la question avec David Abiker, je file dans la pièce du fond, studio improvisé. Le journaliste est déjà là, il n’a pas l’air sympa ; ne pas se fier aux apparences, en fait il l’est, et peut-être même fin et sincère m’aperçois-je en fumant avec lui une clope sur le perron le temps que les réglages lumière et caméra se terminent.
Ensuite il me pose des questions, il sait mettre à l’aise et écouter, il a une vision très personnelle de mon travail, que je trouve un peu réductrice mais ça c’est de ma faute, enfin de celle de mon livre, je crois qu’il est plus que ce qu’il a l’air d’être mais comme je lui ai donné cet air de ne pas y toucher, je peux entendre qu’on n’y voie que superficialité et auto-fiction empesée.
Ensuite re-café et re-clope dans le jardin désormais habituel, rencontre d’un camarade lauréat Cultura, Harold Cobert, qui me donne immédiatement une leçon de comment-briller-en-société, mode germanopratin cool et détendu. Il est fort, le bougre, mais c’est son troisième roman, il est rodé en diable.
La libraire du Cultura de Plaisir me dit des choses très gentilles sur mon livre mais comme Harold reste son « auteur préféré » (je comprends, il est beaucoup plus beau que moi) et qu’elle est « sa libraire préférée » (je prends des notes, Harold, tu déchires), notre conversation tourne court, d’autant que d’autres personnes sont arrivées, dont l’une est jurée d’un prix d’automne, près de 20 romans à lire en un mois et demi, aucun juré n’aura le temps de tout lire, le prix sera vraisemblablement remis au livre le plus court dit-elle, ou à l’auteur qui aura le plus d’amis dans le jury. La libraire préférée d’Harold a beau s’insurger avec une bienvenue véhémence, tout le monde est vaguement d’accord avec elle d’un point de vue moral, un demi-sourire aux lèvres bien plus méprisant que tous les : Ma pauvre fille retourne donc dans ton magasin de banlieue vendre nos livres. Je m’y attendais, ce matin-là, dans les jardins de la Maison de l’Amérique Latine brusquement recouverts de givre, mais replonger ainsi brusquement dans le cynisme effrayant qui baigne le champs culturel parisien me cueille à froid.
Je m’éloigne en inspirant profondément, bien décidé à ne pas jouer le jeu, à ne pas me laisser re-contaminer.
Heureusement, c’est rapidement l’heure de la conférence de presse, dans l’auditorium. Ah oui, j’aurais dû commencer par là : ce matin, c’est le lancement officiel de l’opération « Talents à découvrir » de Cultura, qui offre, outre la fierté d’avoir été choisi par les libraires de l’enseigne, un an de mise en avant dans les 48 magasins de celle-ci. En tant que parrain de l’édition, David Abiker fait un discours, enlevé, puis présente les livres et leurs auteurs, qu’il appelle chacun leur tour au pupitre. Isabelle Monnin m’émeut en trois mots et me donne immédiatement envie de lire son roman (c’était pas gagné…), Virginia Bart fait rire l’assemblée avec sa faconde méditerranéenne, j’ai terriblement envie de pisser, Gilles Cohen-Solal, comme ce que j’en avais vu dans Stip-Tease le laissait entrevoir, ne supporte pas de passer inaperçu, en tout cas n’y parvient pas (s’il fait des efforts, cela ne s’entend pas).
Heureusement les gens de chez Phébus, avec qui je suis attablé pour le déjeuner, sont plus discrets, adorables, et après le café il faut partir, j’appelle Harold « Harlan », la honte, à cause d’Harlan Coben avance-t-il, c’est vrai que ça ressemble à Harold Cobert mais ce n’est pas une raison pour être aussi irrespectueux, désolé Harold. Je n’ai pas eu le temps de parler à Isabelle Monnin, ni à plein d’autres d’ailleurs. Pendant l’apéritif, comme je n’avais pas envie de jouer à l’auteur, et que je ne le ferai jamais (si vous me prenez en flagrant délit, on n’est pas à l’abri avec mon passif, j’exige une engueulade), je m’étais assis à l’écart et observais les gens, comme souvent j’aime à le faire en pareilles circonstances. Des petits groupes s’étaient formés, avec souvent en leur centre un convive connu, ou influent. Tournant autour, certains tentaient de s’y agréger, la démarche hésitante, un peu en retrait tout d’abord, attendant que le cercle s’ouvre pour avancer d’un pas, repartant, s’il restait fermé, vers un autre groupe, en effaçant en chemin les traces d’humiliation de leur visage. Ces interactions sont tellement révélatrices des positions sociales des uns et des autres, de l’image que chacun se fait de lui-même par rapport à autrui…
Mais y a-t-il jamais eu de rapports simples et directs entre des êtres humains dans les jardins de la Maison de l’Amérique Latine ?

A force, je trouve que la SNCF en devient poétique. Je voyage de plus en plus souvent dans des trains qui n’existent pas. (« Cultura », quel vilain nom !)
Je vous envie Philippe cette faculté de voir de la poésie où je ne lis que manque de respect et rendez-vous décalés ! J’ai l’œil politique et vous poétique, ce qui vous donne une bonne longueur d’avance pour le Goncourt et la Pléiade…
Quant à Cultura, ne fréquentant jamais les zones commerciales, je n’en avais pas entendu parler… J’ai découvert, à mon grand étonnement, des libraires impliqués et deux directeurs qui semblent cacher sous leur sens des affaires une vraie passion pour l’écrit. Aurais-je dû, par solidarité pour le commerce de proximité, refuser cette sélection ? J’avoue à ma grande honte ne m’être pas posé la question… Tu parles d’un gauchiste !
Mon commentaire ne tiendra qu’en une seule formule, qui plus est abhorrée par qui vous savez : « Il faut se rendre à l’évidence… »
Votre sens de la concision fera votre succès, je l’ai toujours dit.
Ne me poussez pas dans le dos, R1, moi qui fais tout (sans d’ailleurs le faire exprès) pour éviter le Goncourt ! Cultura, le nom est vilain, mais il est enfoncé de loin par Virgin Mega Store (ou quelque chose d’approchant) ! Heureusement que les gens qui travaillent dans ces grosses machines peuvent en effet leur donner un visage humain, voire littéraire.
Bah oui, l’humain, on y revient toujours. Débusquons-le, mettons-le à l’honneur, construisons le monde autour et les structures pleines de vilains noms finiront sous le lierre (lyrisme post manifestatoire, 25’000 à Tours quand même ! Désolé…)