Midi passé de cinq minutes. J’étais en avance au rendez-vous, un déjeuner avec une amie de longue date, calé entre une visite à l’hôpital à ma tante, qui se bat contre une de ces saloperies létales que nous a apporté le progrès à force d’être au service de la cupidité, et une après-midi de travail isséenne (oui, quand je viens à la capitale, j’optimise mon temps). J’en profitai pour allumer ma première sèche de la journée et mon téléphone portable. Ce dernier m’avertit que quelqu’un avait eu envie de me parler dans la matinée, c’est bon de ne pas être seul.
« Erwan, rappelle-moi si tu veux passer un bon week-end. »
Un tel message, vous en conviendrez, laisse le champ libre à l’imagination et à des perspectives réjouissantes. Mais ce n’était pas la voix de ma bien-aimée (d’ailleurs, c’était un timbre masculin), et je doutai qu’un opérateur de la Française des Jeux pût connaître mon prénom (et me tutoyer, dans quel monde vivons-nous ?!)
Et puis de toute façon, j’avais reconnu mon interlocuteur, à savoir Yves Michalon, mon éditeur. Le Prix Goncourt avait-il été décerné en avance cette année?
Je rappelai, raisonnablement impatient de savoir de quoi il retournait. Yves ne donna pas dans un suspense qui eût été déplacé au regard de mon génie en la matière (c’est pas moi qui le dit…) et me lut l’intégralité de l’article ci-dessus reproduit (c’est lui qui le dit).
Il semblait heureux, Livres-Hebdo est prescripteur paraît-il, lu par les libraires, les professionnels, tous les éditeurs rêvent d’un tel papier d’avant rentrée (ou sortie, c’est mal fait leur truc, la rentrée littéraire concerne des sorties de livres, de quoi s’y perdre, non?), c’est un très bon début, Erwan, un très bon début… (et ce fut la fin de la conversation.)
Tant mieux, me dis-je en migrant de la terrasse de la brasserie vers l’intérieur – c’est désagréable de manger en plein soleil, et puis les tables sont vraiment très près du boulevard.
En fait, je n’ai commencé à réaliser que lorsque mon attachée de presse m’a fait passer l’article par courriel. Certains mots me semblèrent heureusement choisis (« brio »), parfaitement associés (« brillante comédie »), et la conclusion très objective. Du coup, l’après-midi, un travail qui m’aurait habituellement pris deux heures m’en coûta quatre, excité que j’étais, non pas fier ou rengorgé ou frimeur, non, excité, heureux, exultant. Inutile de vous préciser que Jean-Claude Perrier est devenu illico mon critique littéraire préféré, si j’entends quelqu’un dire du mal de lui, ça va mal se passer, qu’on se le dise !
Oui, je sais, ce n’est qu’une critique. D’autres viendront peut-être (ce serait bon signe), moins bonnes, voire d’éreintantes. Ce n’est qu’une critique mais déjà, c’est la première. Et elle est positive.
Ce n’est qu’une critique positive mais cela signifie que ça y est, mon roman a été propulsé dans le monde, lu par d’autres que mes proches, qu’il suscite des avis, de gens à même de comparer, de lecteurs aguerris. Et en l’occurrence, il a plu.
Je doute terriblement de moi et de mon travail. Je lis nombre de romans qui me paraissent tellement meilleurs que le mien, mieux écrits, plus subtils, plus littéraires, plus poétiques, plus drôles, plus ambitieux. Je sais que Qu’avez-vous fait de moi? a des qualités, et j’ai aussi lu des livres très mauvais, en comparaison desquels il n’a pas à rougir. N’empêche. Et ceux qui ont publié le savent : quand un roman sort en librairie, l’auteur est déjà depuis longtemps dans le suivant, qui bien sûr sera meilleur… L’aîné a toujours les traits plus grossiers que son cadet, il suffit de voir une photo de mon petit frère pour s’en convaincre :
Pour toutes ces raisons, cette critique est la bienvenue. Et mon éditeur avait raison, je passe un excellent week-end. Il ne peut plus rien m’arriver.
PS : Les passages noircis ne sont point négatifs ou critiques mais dévoilent à mon goût un peu trop de l’intrigue. Comme j’ai lu le livre, peu me chaut; comme je sais que quelques-uns parmi vous feront l’effort de le lire, par camaraderie, qu’au moins je ne leur gâche pas trop le plaisir (?)…
Si vous voulez vraiment la critique en entier, c’est ici !



génial, bravo et… bon week-end (ça m’a bien l’air parti pour se vendre, ton opus,y’a tout ce qui faut pour)
Ouais… Je me demande juste si je chope la grosse tête tout de suite ou si j’attends encore un peu.
(quand j’ai commencé le post, avec tout le suspense que tu nous ménages, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire : ça y est, il a découvert qui c’est stoni, Yves Michalon est de mèche, il sait qui c’est aussi, le monde va enfin savoir, mais bon, non, ce n’était qu’un simple article dans livre hebdo, enfin bon, c’est pas grave, on s’en remettra…)
Je comprends ta déception. Mais, je ne t’apprends rien, il est plus difficile de percer le Stoni Secret que de décrocher un prix littéraire. Ça va être comme Jack The Ripper, on ne saura jamais…
(Même s’il y a pour moi des mystères encore plus insondables : comment peut-on être levé à 08h18 un dimanche matin? Messe? Enfants? Enfants à la messe? Pas encore couché? Discipline d’écrivain? Petit foot entre amis? Tu traduis HYROK en serbe ?…)
Mais rien n’est plus mystérieux que le Stoni Secret, r1. Le Stoni est en même temps secret et proche du peuple, ouvert sur le monde et égotiste, curieux de tout et fermé à toute intempestive requête sur sa vocation littéraire profonde (enculer tous les autres putains de roublards d’écrivain). A coté de cela, mes miennes miettes d’intimité matinale dominicale (pardonnez mes consonnes) ne sont rien, cher r1…
COOL ! Bien parti cher r1 ! un livre que je ne manquerai pas de me procurer à sa sortie of course. Avec dédicace du patron ! (… et ça fait rêver un article deux mois AVANT la sortie du bouquin… Ça c’est un éditeur ! (et une attachée de presse sans doute…) Petit mais vigoureux ! Moi, trois semaines avant la sortie librairie, le bouquin était encore chez l’imprimeur, tu vois la misère…).
Je t’ai répondu aussi sur la petite méprise… Tu sais, là…
Bon soleil.
Merci, ami hirsute.
Et la dédicace, ce sera du donnant-donnant, pas question de me faire avoir ! (J’ai comme l’impression que HYROK va devenir collector…)
Et oui, mon éditeur a pu travailler en amont parce qu’on a fait fissa pour les relectures & corrections afin de pouvoir être prêts à travailler en amont. J’espère seulement que cet article ne sera pas le dernier…
Rhho votre curiosité vous perdra tous.
Tu nous donnes un but dans la vie, Stoni… Merci…
Vous savez Erwan, les autres livres, meilleurs, mieux écrits, plus littéraires…etc: les doutes! Tout le monde connait celà. Je ne peux plus écrire une ligne après une page de Faulkner, Yourcenar ou Dos Passos…Je me trouve ridicule et puis…cela passe! En modeste ouvrier on recommence à traquer le cliché, soupeser la syntaxe, comparer licence d’auteur et barbarisme…On gémit! Et puis lentement tout se remet en marche.
Et oui, lire un bon roman, c’est comme se manger un plaquage sur un cad’-deb’ foireux, on se relève, on grimace, et on essaie d’être celui qui mettra le prochain tampon.
(Ah, Dos Passos… Ce que j’ai aimé Dos Passos quand j’étais adolescent ! (on ne dit pas assez ce que le Bret Easton Ellis d’American Psycho lui doit))