La lumière qui traversait la fenêtre de la cuisine éclairait un bout du jardin ; mais quelques décimètres plus loin, au niveau du puits, elle semblait déjà lutter contre l’obscurité en un combat perdu d’avance ; d’ailleurs, au-delà de la margelle, elle s’avouait déjà vaincue.
Aucune ombre ne s’agitait plus dans l’embrasure. Alexa en déduisit que la femme en avait terminé avec la vaisselle et avait rejoint son mari dans le salon, devant la télévision qui lançait ses intermittences bleutées à travers les carreaux intérieurement bordés de dentelle. D’ici moins de deux heures, la maisonnette serait plongée dans l’obscurité. Alexa attendrait encore une bonne heure puis passerait à l’action. Pas de voisins proches, pas de chien, pas de mise en scène particulière : elle en aurait terminé rapidement.
En attendant, elle répèterait mentalement plusieurs fois le trajet depuis le bosquet qu’elle avait choisi comme poste d’observation jusqu’à la sinistre petite chambre de l’étage. La serrure de la porte de derrière ne serait pas un obstacle, elle s’en était assurée un peu plus tôt.
En attendant, elle ferait ses habituels exercices de respiration et de concentration.
En attendant, elle se sustenterait légèrement.
En attendant, elle s’efforcerait de s’abstraire de l’objectif final de sa mission, de conceptualiser, de déshumaniser.
- Pas des innocents, Gabriel.
- « Pas des innocents » ? Tu t’es acheté des principes ? Tu viens de lire Camus ?
- Pas des innocents…, avait-elle répété en secouant la tête.
- Tu sais bien que je ne crois pas en l’innocence. De personne.
- Envoie quelqu’un d’autre.
- Comme au Café des Arts ?
Alexa avait soupiré et s’était allumé une cigarette sous le regard pesant de Lazure. Cet enfoiré de manipulateur l’acculait. Si elle refusait tout net, il voudrait entendre de sa bouche ses raisons – bien qu’il les sût parfaitement. Et si elle les lui disait, elle se retrouverait en position de faiblesse, rien qu’elle ne détestât plus, rien qui n’excitât davantage Lazure.
- Gabriel, je crois que c’est une mission inutile et une simple vengeance gratuite. Richard n’est pas assez idiot pour tomber dans un panneau aussi grossier et se découvrir. En plus, il n’aime pas particulièrement ses parents.
- Tu aimes les tiens ?
- Tu sais bien que non.
- Donc tu t’en ficherais s’ils se faisaient assassiner ?
Alexa ferma les yeux un instant pour se dépêtrer du souvenir de cette conversation. Puis elle fit quelques mouvements et étirements pour éviter de s’ankyloser. Bien sûr, Richard ne saurait jamais qui avait accompli le geste fatal ; mais il serait parfaitement conscient qu’une telle opération ne se décidait pas sans elle. Et Gabriel avait pris un plaisir sadique au spectacle du combat intérieur qui l’avait dévastée. Car l’un comme l’autre savaient que si elle tuait de ses mains Martine et Jean-Pierre Moirans, elle perdait Richard à jamais.
- Pourquoi tu ne me les présentes pas ?
- Tu as des envies de normalité ?
Elle avait tourné la tête vers lui, mais pas plus de trace de cynisme ou d’ironie dans son regard que dans sa voix. Seulement un étonnement sincère.
Des envies de normalité…
Oui, elle en avait eu avec Richard. Fugitives mais ô combien intenses. Déposer les armes et partir avec lui. Des enfants. Une robe de dentelle noire et rouge sous une voûte romane. Elle en avait suffoqué certaines nuits, alors qu’il dormait à son côté et qu’elle s’usait les yeux à tenter de lire sous sa peau, dans ses silences, ces mêmes silences qu’elle n’avait que trop entendus adolescente chez elle, ces mêmes silences qui l’avaient poussée à fuir. Ces mêmes silences qui l’avaient chargée, comme ensuite les regards des hommes sur elle, comme ensuite leurs remarques, leurs mains, leurs sexes irrespectueux. Chargée, chargée, chargée jusqu’à ce qu’elle décide d’utiliser cette matière hautement inflammable qui s’accumulait en elle, jusqu’à ce qu’elle décide d’être le détonateur de ce qu’ils avaient fait d’elle, une bombe.
Une bombe dans leurs yeux visqueux, une bombe dans leurs plaisanteries graveleuses, une bombe sur leurs lèvres avides. Une bombe qui avait commencé d’exploser à la gueule de leurs désirs vicieux.
Une bombe armée de savoirs et de techniques, de ruses et de haine.
Une bombe qui vengeait toutes les femmes de l’ignoble, outrageante et insidieuse domination masculine.
Une bombe… Ils la qualifiaient ainsi, parfois…
Et puis une nuit, dans un palace, tout aurait mal tourné si Gabriel Lazure ne l’avait sauvée, séchant ses pleurs, effaçant le Jackson Pollock vermillon que sa rage avait peint sur les draps blancs. Elle ne lui avait jamais demandé comment il s’était retrouvé là, comment il avait fait disparaître le corps et les soupçons. Ensuite, il avait su utiliser sa colère. Elle y avait trouvé son compte, et bien plus encore.
Et puis un jour, Richard avait débarqué. Différent de tous ceux qu’elle avait croisés. A présent, elle allait tuer ses parents. Les parents de cet homme qu’elle avait aimé. Le seul.
Elle essuya ses larmes d’un revers de sa main gantée et s’obligea à répéter cent fois le mot « traître » en se concentrant sur l’image de cette starlette de merde, cette Marie qui avait tellement tourné autour de lui qu’il en avait peut-être eu le vertige.
Ensuite, elle sortit son long couteau de chasse de son étui et en vérifia machinalement le tranchant.


Vos traces de pas