(sortie le 26/08/2010...)

Comme la pratique en plein air du badminton – qui ne tolère pas de conditions météorologiques approximatives – , mon petit-déjeuner ne supporte pas l’à peu près.
Que la minuterie ne mette pas la cafetière en marche à l’heure prévue, que la chaîne stéréo ne se déclenche pas simultanément, que j’aie omis de mettre une brick de lait au frais et la mauvaise humeur prend, soudaine, calcinant l’enchevêtrement fragile de ma garrigue intérieure ; je ne maîtriserai le sinistre que plusieurs heures plus tard, pour peu que rien ne soit venu l’attiser entre-temps.

Ce matin, je n’ai plus de clopes.

Pile le matin de mon dernier jour.
Ensuite, sous la douche, impossible de trouver le tiède idéal, celui qui détend, qui fait fredonner les filles dans les films avant qu’elles ne se fassent assassiner en caméra subjective. Je travaille pourtant minutieusement la vétuste robinetterie, par petites touches précautionneuses, en vain ; les flux aqueux se moquent ostensiblement de mes ajustements d’orfèvre et continuent à s’autoréguler anarchiquement, entraînant des variations thermiques insupportables dès que je frôle l’un des deux boutons du mélangeur, et même après, une fois que j’ai accepté mon impuissance et me suis contenté d’un jet froidasse, qui subitement devient bouillant, me forçant alors à vivement couper l’arrivée d’eau chaude, et le jet redevient glacial, et mes patients efforts pour parvenir à un compromis acceptable sont de nouveau réduits à néant, et je m’énerve, et je m’énerve, et je ne pense plus du tout à me masturber comme j’en avais caressé l’idée en entrant dans la salle de bains.

Aïe ! Rasoir lacérateur, juste là où c’est sensible, autour de la pomme d’Adam. La triple lame agit également sur ma patience à vif ; je maudis le fabricant de ce coupe-choux high-tech, qui nous inonde d’une publicité mensongère quant aux vertus miraculeuses de la fine pellicule protectrice censée se déposer sur l’épiderme et à l’ergonomie avant-gardiste de son instrument, parfaitement adaptée, paraît-il, aux contours du visage de l’homme postmoderne.

Puis des heures à choisir mes vêtements : rien ne me plaît plus dans cette garde robe démodée, sauf ce qui est au sale, ben voyons… Je retourne armoires et tiroirs, en vain, rien ne me va, et je me change, en même temps que d’avis, quatre ou cinq fois, pestant dans les étoffes obsolètes, ou trop larges, ou trop neuves, et merde ! je dois y aller…

Un jour, je serai tellement riche que mes kilomètres carrés de dressing regorgeront de vêtements, tous de marques italiennes ou anglaises, ça va de soi.

En rogne, en retard, et l’impression de ne pas me ressembler. Dans la rue, je pense à ma démarche, pas assortie à mon grand gabarit, à ma coupe de cheveux, pas assortie à mon visage, à ma chemise, pas assortie à mon pantalon. Tous ceux qui me croisent le remarquent, se moquent de moi, comment pourrait-il en être autrement ? Ma coupure me brûle ; je porte les doigts à mon cou, c’est malin, le sang se remet à suinter.

En plus il pleut, un 27 mai, pile le matin de mon dernier jour, de qui se moque-t-on ?

*

Le métro, station Bastille. Les affiches hurlent leurs slogans racoleurs. La simple présence des autres, si proches, m’agresse ; leurs imperfections, leurs négligences, leur banalité douceâtre. Pas un sourire, putain, rien ! Pourquoi ces moutons persistent-ils à vivre si c’est pour faire la gueule, engoncés dans leurs égocentrismes matinaux ? Rien à sauver dans cette humanité maussade. J’ai 27 ans, et l’absurdité de l’existence me saute à la gorge plus souvent qu’à mon tour.

Il faut dire que j’ai été élevé dans la religion du diplôme, à moi le jackpot de l’eldorado professionnel ! Résultat : écoles prestigieuses, C.V. à rallonge, on vous rappelle, merci. J’ai grandi dans le culte du livre et de la culture humaniste. Résultat : je sais écrire une lettre sans fautes de français mais personne ne communique plus que par abréviations, onomatopées, anglicismes et écrans interposés. Pour le marché du travail, le savoir dont je suis farci est trop théorique, vous comprenez, pas immédiatement rentable, pas assez concret. Je me débats dans un univers où les patrons requièrent adaptabilité et expérience en entreprise quand on m’a truffé de connaissances inopérationnelles.

Je donne une pièce au clochard qui traverse la rame dans un halo de puanteur émétique, geste qui me catégorise instantanément en minorité agissante, suspecte aux yeux de la majorité hostile et réprobatrice.

Suspendu au plafond du wagon, le visage de Veronika Polster, expression moitié hautaine moitié mélancolique, couverture d’un quelconque magazine de programmes télévisuels. Titre accrocheur, bien sûr, relatif à ses déboires sentimentaux. L’amour ne souffre pas la sophistication. La phrase m’est venue sans que j’aie rien prémédité. Normal que tu sois malheureuse, Veronika : l’amour ne souffre pas la sophistication. Ca ferait un début de roman intéressant. Je sors mon carnet et prends note, car les sentiments auront leur place dans ma grande fresque sociologique du millénaire commençant. J’ai des messages à faire passer, des consciences à éveiller ; j’ai des choses à dire, il serait temps que l’on m’écoute.

Saint-Lazare. Bousculades, compression, nouveau ballet d’odeurs écœurantes : transpiration, déodorants bon marché, haleines douteuses, tabac froid. Au-dessus de cette fange, trop haut pour être incommodée par ces petits désagréments, Veronika sourit, imperturbable. Souris, Veronika, souris… Souris à la chance qui t’a dotée d’une plastique harmonieuse et d’un instinct de survie suffisamment développé pour l’utiliser à bon escient. Souris et attends-toi à me voir accoster ton monde. Parce qu’un jour, bientôt, je serai indécemment starifié et je m’accommoderai très bien des paillettes, des flashes, des scintillations. Pour l’instant, douce Veronika, tu peux encore te permettre de me narguer du haut de ta célébrité, mais j’arrive chérie, j’arrive. Tu ne le sais pas encore mais tu me tomberas dans les bras ; après tout tu n’es qu’une femme, et rien de plus simple que de séduire une femme.

Louvre-Rivoli, là que je descends, pardon… pardon… merci. Je remonte à la surface dans l’indifférence générale. Un jour, je serai tellement riche que j’aurai des dizaines de voitures, de marques italiennes ou anglaises ça va de soi ; je laisserai alors le métro à la plèbe.


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