Elio Vittorini

Étrange moment, en ce soir post-caniculaire (juste sortis en boire une après le dîner) imprévu, comme on aime.
Pas de table libre à la terrasse du B64 – mais des connaissances que l’on salue, avantage de la province -, pas plus quelques mètres plus loin au Serpent V. On ne va quand même pas aller place P., au milieu des touristes et de la braillante jeunesse !
Alors direction le T., qu’on appelle volontiers « le bureau » tant les rendez-vous s’y donnent. Terrasse bondée là aussi…
…mais non, miracle, une petite table esseulée, îlot d’espoir ambré, sans chaises, certes, mais en écrémant les tablées autour… et tiens! qui voilà ? l’ami P. (éminent philosophe) en compagnie du pas-encore-ami L. (ombrageux libraire).
Bises et blabla, houblon bienfaisant, et ma Belle qui commence à discuter avec P. – ces deux-là travaillent ensemble, photo et philo, la belle association.
J’entame donc la discussion avec L., un poil gêné parce que mon livre sort en août, il le sait, et moi je sais que ce n’est pas sa came (je ne crois pas qu’il l’ait lu mais c’est inutile…) Lucky au bec, tout de noir vêtu, le bougre n’est pas avenant, ascendant taiseux. Je lance maladroitement la conversation sur ce qui se vend en ce moment, il répond une monosyllabe, j’insiste un peu (« Filhol, non? »), et lui me condescend le nom d’un auteur hongrois, scénariste d’un cinéaste hongrois, je ne connais ni l’un ni l’autre. Et puis quelques autres auteurs de moi inconnus, chercherait-il à me rabaisser ?, j’arrive à choper Bolaño au passage, je n’ai rien à en dire sinon que j’avais éventuellement prévu de le lire (mais après prise de renseignements, ça m’avait semblé trop chiant (ce que je n’ai pas dit à L.)), et il consent à lâcher que pas grand chose ne lui semble sauvable dans la littérature française contemporaine, hum, bon, ça s’enlise, voire mauvais…
Même pas Eric Laurrent, demandé-je naïvement. Il me foudroie du regard. Bon. Oui. C’est vrai que c’est un peu exercice de style… Ah, plus rien de bon chez Minuit depuis Claude Simon ?…
Je pensais que son intégrisme littéraire, qui sauvait tout juste Chevillard de la guillotine, allait irrémédiablement creuser le fossé  entre nous mais insensiblement, en nous écoutant, par petites touches, nous nous sommes aperçus que nous avions en fait la même exigence de lecteurs vis à vis du roman : rencontrer une voix qui porte par-delà les contingences socio-historiques, pour dire l’humain, avec style, force et personnalité. Mais si moi Minard ou Vasseur, je tolère (à l’aise), lui, il colère.

P. (le philosophe, je l’avais oublié tiens…) devant partir travailler (à minuit et demie?), mon Admirable se joint à notre conversation. Je voyais l’angoisse de l’ennui dans son œil, elle qui se moque bien de la théorie littéraire et à qui une discussion comparative sur les écrivains sud-américains donne des envies d’exils (intérieurs ou vers d’autres terrasses.) Mais il lui suffit de balancer à l’Intégriste (juste un emprunt, Simone, je te le rends…) une petite référence à Michaux pour le mettre direct dans sa poche à malice – et moi aussi par la même occasion, ma Fabuleuse est vraiment pleine de surprises…
Et L. se mit au diapason,  sortant de sa sacoche un petit livre d’Elio Vittorini, Les hommes et les autres. Foin de dissertation théorique, lisez plutôt ! Et nous voilà mon Extraordinaire et moi lisant à tour de rôle et à voix haute un passage du livre.
Et d’un coup nous n’étions plus que nous trois, penchés les uns vers les autres, terrasse abolie, unis par la majesté d’une langue simple, juste, claire, échangeant des regards complices de comploteurs heureux, comme si on avait trouvé un trésor, là, suspendu dans l’air moite.
Moment de grâce.
Point de rencontre incontestable.

Non, décidément,  ne jamais perdre des yeux mon niveau d’exigence, ne jamais sombrer dans le facile ou le commode ; l’air du temps encore moins.
Un petit rappel chaleureux, impromptu, un beau moment d’échange, je suis heureux que L. ne soit plus à mes yeux un libraire taciturne et revêche mais un homme de convictions, entier et droit, prêt à partager si on se donne la peine de lui montrer qu’on en a envie.
Nous nous sommes quittés heureux, et je sais que cette semaine j’irai acheter de quoi me laisser surprendre par un Hongrois, un Teuton ou un Chilien, à l’aveugle ; peut-être même lirai-je les meilleurs passages à haute voix sur la terrasse, devant une bière, avec dans un coin de la tête la certitude que libraire, c’est quand même un putain de beau métier.

3 Réponses to “Piqûre de rappel”

  1. Castor Junior dit :

    Ton libraire a l’air d’un emmerdeur, mais Vittorini, c’est du très très très (compris?) lourd…

    • r1 dit :

      Rhôôô, t’as rien compris, c’est pas un emmerdeur, c’est un exigeant ! Quelqu’un qui a peu d’attrait pour le superflu.
      Et Vittorini, je te dirai ce que j’en pense…

      • alain g.cor dit :

        (à propos du superflu) : « Jean Vigo (un rien contempteur) à François Truffaut (à ses débuts) : « Vous avez l’essentiel, jeune homme, il vous manque encore le superflu ! »

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