Ca commençait très bien, vision décalée, humour tranchant comme un couteau de boucher, c’est nerveux, ça s’emballe, ça se calme; François Beaune nous donne du mou puis brusquement tire sur la corde, il drive, on se laisse faire, il maîtrise. Comme les magiciens à la table: on sait qu’il y a un truc mais on a plaisir à se laisser berner quand le type assure.
Et puis on commence à voir la carte dépasser de la manche, on se dit que c’est fait exprès, un leurre, que François sait ce qu’il fait…
…mais non, la deuxième partie s’enlise, on bute sur des facilités, on voit poindre sous une formule le faiseur à sa table de travail, ça se délite, on s’emmerde pour tout dire. Comme François Beaune a du talent, on continue quand même assez longtemps à espérer la femme coupée en deux ou la téléportation, au détour d’une petite description délicieusement juste, d’un bon mot, d’une image percutante.
En vain.
On n’aura qu’une queue de poisson en guise de bouquet final, après et à la refermure du livre une nouvelle démonstration que trop de jeunes auteurs, aussi brillants soient-ils (et François Beaune l’est, assurément) ne savent pas se colleter avec les sentiments et les émotions. Sur la longueur d’un roman, cela ne pardonne pas.
Dans un style radicalement différent, j’ai enchaîné avec Philippe Jaenada. Parce que nous avons échangé sur le web, puis un peu en privé, au sujet de Nicolas Rey, et que je trouve le gaillard sympathique, courageux (il va se mettre en danger et défendre ses amis sur des blogs pas forcément bienveillants) et plutôt brillant. Je l’ai donc suivi sur la plage de Manaccora, en compagnie de toute sa famille. Et j’y ai pris grand plaisir.
Certes, Jaenada n’est pas notre meilleur styliste – en même temps, je lis Eric Laurrent en ce moment, pas la même approche… C’est un peu débraillé de l’écriture, relâché du vocabulaire, donc on se dit parfois : « putain, il aurait pu faire un effort ce feignant! »; mais en fait, le feignant en question est au final plus malin que nous parce que le style, c’est l’homme et qu’effectivement débraillé et relâchement contribuent à notre compréhension de Voltaire. Le héros. Oui, le héros de ce roman s’appelle Voltaire, mais pas celui de Candide, pas le fauteuil, Voltaire comme un prénom, comme si moi je m’appelais Leibnitz Larher…
Comment dire…
On a un peu du mal à entrer en empathie (ça fait très private joke, agaçant), sans compter que le reste de la famille c’est Oum et Géo – aucun des deux n’est un animal de compagnie.
J’évacue tout de suite la lassitude qu’a provoqué chez moi le systématisme des parenthèses sodomites à force de s’emboîter pour passer au coeur du jubilatoire : on rit. Aux éclats, de bon coeur, de connivence, en coin, comme c’est bon merci, merci.
Mais Jaenada n’est pas qu’un comique: il nous raconte très simplement une histoire extraordinaire, une catastrophe vue au ras de l’humain et ce faisant il nous dit entre les lignes beaucoup sur nos petitesses, faiblesses, égoïsmes, sans donner de leçons, sans esbroufe. Le bonhomme charrie du vrai, du réel, du palpable, du sensible, dans un entrelardage péripéties / flashes back qui fonctionne admirablement.
Hier, j’achète sur un coup de tête pré-TGVien un hors-série des Inrocks sur la Littérature Française Actuelle. Je vous laisse deviner lequel de ces deux auteurs y est encensé…

Les coups de tête pré tégéviens sont les pires. Vous n’arrangez pas mes affaires. J’ai déjà un retard vertigineux sur l’année 1910 alors si vous enfoncez le couteau dans la plaie en vantant des tout juste nés !
Bon il y a le vôtre. Je vais essayer de faire un bond dans le temps mais c’est bien parce que c’est vous.
Bah Zoë, comment vous êtes-vous perdue sur ce billet vers lequel aucun signe ne mène ?… Inattendue jusque sur mes rivages ?
Bon, si vous voulez lire de l’actuel, je dirais (mais peut-être l’avez-vous vu par ici) Ferrari, incontournable, Maylis, délectable, Claro, étonnant. Et oui, le Jaenada est très bien.
Mais ne me lisez pas, malheureuse, je soupçonne que ce n’est pas votre cup of tea du tout, après vous seriez fâchée, vous ne viendriez plus, n’oseriez pas dire du mal, regretteriez les Euros foutus en l’air ! Soyez raisonnable, hein ?
(à propos de F. Beaune, deux ans après…)
Ben tu vois, ce bouquin, je l’avais repéré sur ton site, j’ai quand même mis du temps à le lire (du fait de ta critique) et puis je m’y suis collé. Je l’ai ai ensuite faire lire par ma compagne histoire de vérifier que je ne m’illusionnais pas (celle-ci est très critique, et particulièrement à l’égard de la littérature contemporaine), et je le dis tout net : c’est l’un des meilleurs bouquins de littérature contemporaine française que j’ai lu depuis longtemps. (Même si c’est vrai que la seconde partie est un peu rébarbative, qu’on ne sait pas trop où il va (mais lui non plus, je pense) ; pour le reste, combien d’autres bouquins de ce genre n’ai-je pas abandonné avant la fin parce que j’avais l’impression que l’auteur n’avait rien à dire, et que je n’y apprendrais rien de plus en le finissant ?… Au final, j’ai trouvé ça très artistique, et je me dis que l’auteur a probablement bien plus d’une corde à son arc – et dans d’autres domaines…
Il me semblait bien que tu étais abonné aux Inrocks…
(oui, mais avec deux ans de retard