(Un jour, la photographe Dorothy-Shoes m’a fait l’honneur de me demander si je voulais bien écrire un texte autour de son travail, en vue d’une publication, excusez du peu ! Le livre ne s’est pas fait mais Dorothy-Shoes a voulu intégrer les textes à son exposition Monologues partout où c’était possible. Ses images et mes mots ont ainsi voyagé pendant 2 ans de Paris à Tours, de Lorient à Toulouse, de Nantes à Avignon en passant par… Djakarta ! )
***
[Une voix. Qui parle d’elle. De son travail, de sa force, de ses doutes. De leur histoire également, faite de complicité et de partage. Pourtant, elle va le quitter. Il le sent. Il a fait son temps. Il a atteint ses limites. Il va être remplacé. Alors il égrène ses souvenirs, ses réflexions, ses didascalies et bifurcations. Il raconte ce que fut leur collaboration. Est-il l’amant ? Le modèle ? Le pygmalion ? Non. Il s’appelle Nikon D70S.]
3 -
…elle va me quitter.
Je me répète, je sais, je sais.
Vous n’avez jamais été malheureux ?
Le chagrin est un ressac, et ceux dits « d’amour » ont des marées d’équinoxe qui sapent impitoyablement les trempes les plus granitiques, rejetant les fragments d’ego contre des falaises de questions où ils s’émiettent jusqu’à se dissoudre.
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
Pris de l’âge ? Ou ai-je simplement eu le tort de durer, fidèlement certes mais sans extravagances ?
Consommez, jetez, consommez ! Le pixel est toujours plus net ailleurs et le forever a fait son temps. Foutu monde du perpétuellement has been, se surpasser pour les dépasser les autres, les rivaux, les ennemis.
Le passé, lui, ne compte plus.
J’avais bon espoir pourtant. Parce qu’elle est différente. Parce que nous formons un couple du tonnerre. Oh, vous pouvez bien ricaner ! Pourquoi pas « pour la vie » après tout ? Dans l’angle mort de la société marchande, il doit bien y avoir une place pour le long terme.
Je n’ai pas une vocation d’occasion.
4-
J’ai plus de souvenirs qu’une carte de mille gigas.
Pas des instants figés aux pliures jaunies qui s’empoussièreraient dans de grinçants greniers ; ni rubans ni serments à l’encre délavée, ni tremblotements surannés des films super-huit, au grain tiède qu’on effleure et qui s’enfuit déjà.
Non.
Mes souvenirs sont des guépards guettant leur proie.
Ils ne sont pas aseptisés, étiquetés sur rayonnages, facilement accessibles lorsque les circonstances l’exigent – dîners mondains, jeux de séduction, étalage de vécu : « tenez, ça me rappelle la fois où j’ai… »
Non.
Mes souvenirs sont des guépards aux muscles tendus, tapis dans les ruelles tordues du quotidien.
Les notes d’une chanson, une fragrance, une moue surprise sur un visage inconnu, une intonation et…
…mes souvenirs bondissent sans crier gare.

Vos traces de pas
r1 sur Ca se passe bien ?
...r1 sur Ca se passe bien ?
...Sophielit sur Ca se passe bien ?
...alain sur Ca se passe bien ?
...r1 sur Ca se passe bien ?
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