avr 212010
 

Je ne te connais pas.
Ce que je sais de toi, c’est elle qui me l’a dit. Crûment. Franchement. Elle est incapable de biaiser, je ne t’apprends rien.
Je ne te connais pas et je ne veux pas te connaître.
Je suis trop en colère contre toi. Sans rapport avec un quelconque ego qui nous opposerait en un gallinacéen combat. Tu fais partie de son passé – assez peu discrètement, mais ce n’est pas ton genre, la discrétion, crois-je savoir… – donc de mon présent. Moi, comme je suis son avenir (espère-je…), je fais avec. Tant que ta présence reste invisible. Car sache que je ne te dirai jamais bonjour dans la rue, je ne te serrerai jamais la main, je ne boirai jamais un verre avec toi.
Tu sais très bien pourquoi, ne fais pas cette tête.
Je ne te connais pas et pourtant je te connais.
Parce qu’elle me parle de toi, tu as compté, beaucoup, tu le sais très bien ça aussi. Elle est juste avec toi, te coiffant des lauriers que tu mérites, te rendant les César que tes mises en scène et rôles auraient dû te valoir si la vie, c’était du cinéma. Mais casser des vagues ne t’a jamais suffi. Il t’a fallu détruire comme on t’avait détruit, depuis l’enfance, depuis toujours. Elle est juste avec toi, lucide, et elle t’a pardonné.
Moi pas.
Moi jamais.
Disais-je…

Je ne te connaissais pas et ne te connaîtrai jamais.
Quand quelqu’un s’anéantit à trente ans, parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, parce que s’insupporter rend dingue, parce que les mains tendues ne peuvent rien contre les griffes de la nuit, parce qu’on voudrait aimer et qu’on ne peut tout simplement pas – et elle n’est pas littérature cette impossibilité, mais violence, destruction, folie -, quand quelqu’un se donne la mort à trente ans, on regrette, on fait moins le malin.
Je fais moins le malin.
Et je regrette le bonjour jamais prononcé, le verre jamais bu ensemble, la paluche jamais serrée. J’ai honte de mes principes, de mon assurance inflexible, a posteriori on dirait de la morgue.
Je ne te connaissais pas et je ne te connaîtrai jamais, je n’aurais même pas essayé, quel con, quel sale con, quel pauvre con on peut être dans la vie… Et quel révélateur, hélas!, la mort…

Alors je suis venu te voir. Je n’avais jamais été aussi près de toi. Tu étais allongé là, beau, digne, un peu souriant, apaisé.
Je t’ai parlé. J’ai pleuré, bien sûr.
Même si je ne te connaissais pas.
Repose en paix.

Photo : Dorothy-Shoes / www.dorothy-shoes.com

  8 Responses to “L’ex”

  1. Whaou! c’est … terrible!

  2. On a mangé froid tant de fois.
    Il n’y aucun reproche à te faire.

    Tu connaissais l’auteur de ces fractures, mises sur la table aux dîners d’affilée.
    Saluer ce courant d’air qui emmêle nos cheveux comme les pâtes au sel?

    Les saints habitent la bible, pas notre rue, ni notre ville.

    Le mot « fin » écrit par ses propres soins nous rappelle que les angles de vue sont infinis.
    Il suffit de reculer, d’avancer, de bouger, de se baisser, de se hisser, de prendre la place du voisin le temps d’un bol de thé..
    Mais c’est vrai, tous, chacun, lorsque l’on prend position, bien souvent on y tient.
    Quel est le plus réconfortant, être posté dans le sol talons bien ancrés ou marcher sur la pointe des pieds en prise à tous vents ?

    Un jour, oui, c’est la mort, la brute, qui fout tous les principes par terre.
    Et qu’en reste-t-il ?
    Deux souliers vides collés au parquet.

    « Doucement la porte s’est refermée »..
    Changeant les courants d’air en tornade rude et sévère.

    .
    .
    .
    .
    Sous le poids, les gravas, et même les Katrina..
    Les fondations de notre maison tiendront, ne t’en fais pas.

  3. Oui, bien sûr, terrible.

    Mais nous pourrions également comprendre ce texte – liberté absolue du lecteur… – comme le « récit » d’un homme nouveau se penchant sur l’homme ancien qu’il fut, en cela conviés par le titre : « L’ex ». Du coup, terriblement somptueux.

    • J’aurais préféré…
      …et il n’est d’ailleurs pas dit qu’un tel mécanisme ne se soit pas inconsciemment mis en branle sachant mon parcours personnel.
      Dommage que je ne sois « terriblement somptueux » qu’à mon insu…

  4. C’est ainsi que je l’ai compris également : le décès de ce qu’il fut.

    Très beau texte. Bravo.

    (ça va r1, pas trop de sang suite au fouetage ?)

    • Merci.
      Je n’ai pas cherché à faire du beau ou du littéraire, juste à dire une douleur et un sentiment d’injustice. Certains n’ont pas le choix. Beaucoup n’ont pas le choix. Trop. Et parfois on passe à côté d’eux menton relevé et bottes droites, la bouche pleine de préceptes et de principes quand c’est d’autre chose qu’ils ont besoin.
      Alors les petites futilités verbales qu’on s’échange par ailleurs…

      • C’est pour cela que votre texte est réussi. Parce que vous y êtes allé de vos tripes. D’ailleurs, ne dit-on pas qu’au plus l’écrivain souffre, au plus il devient bon ?
        J’ai cru lire sur votre blog que vous avez trouvé éditeur (Le Dilettante ?), et je tenais à vous en féliciter, très sincèrement.

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