Dans ce monde, vivent encore, tant bien que mal, des gens droits et, oserai-je, purs.
Des gens qui se battent sincèrement pour des causes, mais aussi des gens qui, à une autre échelle, et peut-être pas moins déterminante, créent, dans un mouvement généreux, sans en attendre rien que partage.
Pour certains de ces artistes – convenons de les appeler ainsi -, exercer exige un réel investissement financier, qu’il s’agisse de rétribuer, même a minima, des modèles, de payer les matières premières, de monter une exposition, de communiquer. Très bien, c’est leur choix, des milliers d’autres en font un hobby et ne viennent pas pleurnicher.
Certes.

Mais ces artistes ont choisi l’inconfort matériel parce qu’il leur semble essentiel de témoigner (voire de dénoncer à l’occasion), ils ont la foi et la vocation, et même parfois le talent de leurs ambitions.
L’État et les collectivités territoriales leur reconnaissent, au gré des gouvernements (et des aléas économiques), une utilité sociale dont l’importance se mesure à l’épaisseur de l’enveloppe de subventions. L’usage est discutable, même si de mon point de vue, il est nécessaire qu’une partie du champ artistique échappe à la sphère marchande, à la loi de l’offre et de la demande.
L’artiste peut donc se dire qu’il a sa place dans le monde, un endroit privilégié qui lui épargnera, pour un temps du moins, d’avoir à suivre les règles du marché classique du travail (ce qui ne veut pas dire que lui n’aurait pas à travailler, j’en vois certains venir…) : arrivisme, fayotage, entrisme, népotisme, individualisme, etc.

Je connais bien l’un de ces artistes, un habité, à fleur de peau, extralucide, vibrant aux maux du monde et aux souffrances de l’humain de toute sa carcasse, de tout son art, un modeste, qui ne la ramène jamais, qui fait et montre, simplement, qui ne comprend pas vraiment pourquoi son travail touche autant de gens mais s’en réjouit, sans en tirer ni vanité ni orgueil, juste du carburant pour continuer à faire et à montrer, sans penser que quoi que ce soit lui serait dû. Disons que son nom est Gentil, et qu’il a un projet artistique, un projet sublime, magnifique (rendez-vous début 2011, vous en serez tout retournés), un projet qui requiert des moyens financiers pour être mené à bien, des moyens colossaux, démesurés, du genre 15’000€, truc de fou.
Ne disposant pas de cette somme, Gentil, se plie de toute sa sincérité à la discipline du remplissage de dossier administratif et/ou institutionnel, retranscrit le plus clairement possible ses motivations (oui, la réflexion ne précède pas toujours le geste chez l’artiste, messieurs les décideurs) et, fort de l’enthousiasme soulevé partout par son projet, se rendit plein d’espoir jusqu’à La Poste – qui pour encore quelques temps achemine notre courrier.

Deux mois plus tard, nous retrouvons Gentil fort dépité. Les décideurs ne lui ont accordé qu’une aumône, une misère, autant dire rien. Déçu, Gentil se dit qu’on ne l’y reprendra plus, qu’il va continuer comme depuis toujours à se débrouiller par lui-même, à ne rien demander à personne mais dring ! dring ! un des décideurs (appelons-le Enfoiré) voudrait le rencontrer, pour faire connaissance.
OK.
Pourquoi effectivement ne pas essayer d’en savoir un peu plus sur les raisons de ce refus déguisé ?…

Trois jours plus tard, ce n’est pas déçu mais bel et bien furieux et dégoûté de l’humain – qu’il prisait déjà fort peu – du moins l’homo economicus festivus festivus – - que Gentil rentre de son déjeuner avec Enfoiré.

Il lui avait raconté, l’imprudent (mais Gentil inspire confiance…), comment se déroulait une des commissions de-ceux-qui-donnent-la-thunes (nos impôts soit démagogiquement dit en passant…)
Huit membres, chacun arrive avec son dossier préféré, c’est à dire un ami (personne ne s’en cache, tout le monde fait pareil…), et on commence, sans discussion, sans vote, par accorder à chacun des huit potes la somme qu’il demande. Certains des décideurs travaillent même pour les demandeurs qu’ils soutiennent mais tout le monde s’en fout, c’est ainsi que cela se passe. Gentil a même appris qu’un des dotés de l’année, appelons-le Salopard, allait devenir décideur l’année suivante. Comme Enfoiré et Salopard sont potes, Enfoiré a obtenu cette année une subvention pour Salopard. Et l’année prochaine, Enfoiré, qui ne sera plus décideur, mais est aussi un peu artiste, déposera un dossier de demande de subvention que soutiendra of course Salopard, renvoi d’ascenseur entre potes, d’ailleurs ils dînaient ensemble le soir-même me raconta Gentil.
Première étape, donc : les copains d’abord.
Ensuite, avec le reliquat de budget, on saupoudre sur quelques autres. Ceux dont on n’a jamais entendu parler ou que personne ne connait personnellement sont écartés d’emblée, on ne lit même pas leurs dossiers. On refile plutôt à des amis plus lointains, à certains dont on espère ainsi s’attirer les bonnes grâces, à untel qui connait bien l’adjointe chargée de la Culture à la mairie, on ne sait jamais.

Je demandai alors à Gentil pourquoi il avait eu cette subvention, même minuscule, s’il ne connaissait personne et ne jouissait d’aucun piston. Eh bien un des membres de la commission, qui avait entendu parler en bien du travail de Gentil, avait  daigné ouvrir le dossier. Et avait à son tour été fort séduit. Mais les autres ne connaissaient pas Gentil. Certains feuilletèrent quand même le dossier durant la commission, en soupirant pour bien marquer que c’étaient là des choses qui ne se faisaient pas. Mais, constatant quand même que Gentil avait dans sa partie une reconnaissance internationale, plus un dossier de presse fort épais et en 7 langues, ils consentirent, en se faisant prier toutefois, à lui allouer une somme symbolique pour, dixit l’Enfoiré, « ne pas risquer de passer à côté, et ne pas avoir l’air con si Gentil venait à exploser ». Certains décideurs avaient même ajouté que puisque Gentil semblait avoir commencé à faire son trou sans l’aide de quiconque, c’est qu’il n’en avait pas besoin, inutile donc de lui donner de l’argent.

Sublime, non?
En conclusion, les membres de la commission n’ont pas reconnu le travail de Gentil, pas apprécié son projet : ils ont couvert leurs arrières et leur réputation. L’Enfoiré a même été jusqu’à conseiller lui de sympathiser avec les décideurs culturels, de se présenter à eux, de se faire bien voir. Gentil rétorqua que s’ils le voulaient « bien voir », ses expositions servaient à cela, les œuvres étaient suffisamment grandes pour qu’on ne les confondît pas avec des canapés au tarama.

Dans ce monde, vivent encore, tant bien que mal, des gens droits et, oserai-je, purs.

Qui n’iront pas serrer des louches pour gratter une subvention, qui refuseront toujours d’être favorisés et cracheront toujours sur le clientélisme.
Et c’est drôle, souvent, ça se sent dans leur travail…

Photo : Dysphasie, by Dorothy-Shoes

10 Réponses to “Le Gentil, l’Enfoiré et le Salopard”

  1. Stoni dit :

    C’est exactement pour cette raison que je veux faire de tous les artistes (écrivains, peintres, tous les intermittents du spectacle) des fonctionnaires de la culture. Je nationalise tout le bordel. C’est un des points de mon programme lorsque j’instaurerai une dictature du prolétariat. En fait je dois avouer que c’est mon mec qui a eu cette idée.
    Le principe c’est qu’on propose aux gens un choix. Soit ils choisissent de devenir fonctionnaire de la culture. Ils reçoivent 2000 € par mois environ, ne touchent plus de droits sur leur oeuvre, mais ils ont la sécurité de l’emploi. En échange, ils doivent animer des séances dans les écoles et dans les entreprises de temps en temps. Grâce aux intermittents du spectacle devenus fonctionnaires de la culture, nous pourrons enfin organiser de grandes représentations publiques de la révolution française à l’occasion du 14 juillet : par exemple la reconstitution du procès de Louis XVI, une séance aux Jacobins, etc.

    Soit ils refusent le statut de fonctionnaire de la culture. Dans ce cas ils gardent leurs droits sur leurs oeuvres, mais ils ne touchent plus aucune subvention, et en cas de chômage, sont alignés sur le régime normal de l’UNEDIC.

    Ce qui est pernicieux dans le système actuel c’est le mélange public-privé. Quand tu nationalises tout, au moins c’est clair.

    Sinon sérieusement, personnellement je me suis vener quand au parti tout le monde me saoulait pour que je demande une subvention à la région comme écrivain. Il manquerait plus que ça tiens.

    • r1 dit :

      Oui mais qui décide des « artistes » qui ont le droit de devenir fonctionnaires?…
      Le principe des subventions à certains secteurs non marchands ne me choque pas. Mais, dans le cas des artistes, il me semble qu’on devrait avoir dans les commissions de simples citoyens en plus des soi-disant experts ou spécialistes. Cela éviterait le copinage éhonté.
      J’avais monté tout seul comme un grand une de mes pièces de théâtre, jouée dans une petite salle pendant deux semaines. On a fait le plein tous les soirs et attiré l’attention d’un théâtre plus grand, prêt à co-produire. Il me fallait donc un peu de blé pour apporter ma part et j’ai fait une demande de subvention à la SACD. Le dossier était plutôt bon puisque j’avais un diffuseur crédible et reconnu. Un metteur en scène bien introduit, qui avait aussi aimé la pièce, m’a demandé si je connaissais quelqu’un dans la commission. J’ai répondu « non, mais quelle importance? ». Il m’a rétorqué que dans ce cas, ce n’était même pas la peine d’espérer avoir un centime.
      Effectivement, je n’ai rien eu de la SACD et la pièce n’a pas pu se monter.
      Pendant ce temps, ce même metteur en scène me racontait comment il avait vu la Scène Nationale située à côté de son petit théâtre de province, Scène Nationale avec laquelle il collaborait à l’occasion, monter un spectacle sans grand intérêt mais avec un décor hollywoodien. Comme il s’étonnait, le directeur de la Scène Nationale lui expliqua que ce décor très coûteux servait à dépenser l’argent qu’il lui restait de sa subvention de l’année. Parce que s’il ne dépensait pas tout, il aurait moins de deniers publics l’année suivante. Avec ce que lui avait coûté son décor, j’aurais pu faire vivre ma pièce en payant comédiens et technicien pendant cinq ans…

  2. stoni dit :

    Oui mais tu sais c’est un projet, nous aurons besoin d’experts pour finaliser tout ça. QUels sont les critères pour devenir intermittent du spectacle ? Je pense que ce sera les mêmes pour les fonctionnaires de la culture. Ton idée de Soviets de travailleurs, pour sélectionner les projets, me semble tout à fait avenante. Nous les appellerons « Soviets de la Culture ».

    C’est quoi la SACD ?

    Le système que tu décris « je dois tout dépenser pour avoir la même subvention l’an prochain » en fait c’est le système budgétaire de beaucoup d’organismes publics.

    Oui je réponds du tac au tac car je suis au taf et encore une fois je n’ai rien à faire et je me fais chier.

  3. Alain G.Cor dit :

    Mais comment y aura-t-il encore des artistes subversifs si tout le monde a le pouvoir de se voir subventionné ?… C’est un peu comme de se choisir ses illusions dans son placard, ainsi que nous l’a confié r1, je crois que c’est un peu présager de la nature humaine que de s’imaginer que des gens qui n’ont pas besoin de se battre (parce qu’ils pourront toucher 2000 euros d’office en tant qu’artiste) auront envie de se battre. Quant à choisir soi-même de renoncer à ce statut…
    (en direct du tréfonds de la Poiésis)

  4. stoni dit :

    Bah regarde les intermittents du spectacle ils continuent bien à faire des oeuvres subversives, non ? Le régime chômage des intermittents est une subvention comme une autre.
    Et puis si c’est pour faire du subversif pour faire du subversif ça ne veut rien dire.
    D’ailleurs 2000 € c’est pas beaucoup, faut pas déconner.
    Moi personnellement je ne choisirais pas ce statut car je travaille dans le privé à côté de ma haute activité littéraire, et j’aime bien mon petit boulot.

    Bon je précise que c’est pas très sérieux comme projet, étant donné que j’ai peu de chances de faire une dictature du prolétariat. En fait c’est juste pour faire des grandes reconstitutions de la révolution françaises.

  5. Alain G.Cor dit :

    Bon, bon, moi je veux bien mais 2000 euros cash à vie c’est quand même beaucoup (moi je ne les ai jamais touchés et pourtant je vis à Paris) : je te garantis que si tous les artistes pouvaient les toucher il n’y en aurait plus beaucoup qui produiraient grand chose d’intéressant (du reste n’est-ce pas déjà le cas, effectivement, et y a-t-il besoin « à tout prix » d’être subversif ?…) Dans le cas d’une dictature du prolétariat il faudrait quand même bien quelqu’un pour s’opposer au système, non?…

  6. stoni dit :

    Oui mais le fonctionnariat de la culture c’est dans un premier temps, en phase de socialisme. lorsque nous aurons atteint la disparition de l’Etat et que nous serons au communisme, j’auto-gestionne tout. A ce moment les artistes auront des coopérations qu’ils auto-gestionneront et ils feront ce qu’ils veulent.
    Je pense que 2000 € c’est un salaire raisonnable pour vivre. Je crois que mon mec voulait donner moins, le radin. C’est lui qui a tout conçu cette mesure, faudrait que je lui demande. Moi non plus je gagne pas ça, en fait je gagne 500 € par mois mais je ne vis pas seul, alors ça va.
    Lui et moi on a de grands projets pour la France. on veut aussi nationaliser les dealers (L’Organisme Français de la Drogue : l’OFD).

    • Billy Lo dit :

      T’es trop fort ! Moi aussi je pense que 2000 euros c’est bien pour vivre. j’en touche que 1000 ! c pas énorme quand tes tout seul.
      au fait ton dernier article il pète faut que je le commente !

      pour les drogues je suis d’accord. y’a que ça a faire pour eradiquer l’économie clandestine.

  7. Alain G.Cor dit :

    Eh bien je serais mal inspiré de ne pas voter pour vous étant donné ce que vous me promettez (2000 euros : une paie)… Pour les drogues, je m’en fous, mais vous rallierez peut-être tous les petits dealers de banlieue qui ont bien besoin de s’identifier dans un grand projet d’envergure nationale. Il va falloir avoir les épaules solides, jeunes marxistes, et que l’OFD ne se mue pas en Onanisme Français de la Drogue si vous voulez allez loin !…

  8. secondflore dit :

    Les belles fables sont toujours tristes.
    Celle-là, c’est fou, on jurerait que ça peut exister.
    (alors que non, bien sûr ; c’est trop gros)

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