
Photo : Dorothy-Shoes
Les USA ont fait 3 points de croissance au premier trimestre. En France, le gouvernement a tablé sur 2.2 points de croissance pour établir son budget, mais elle devrait être dans le meilleur des cas de 2.
Croissance, croissance, croissance… ils n’ont que ce mot à la bouche, leurs bouches formatées par l’économisme, cette gangrène postmoderne, pseudo-science inventée par ceux à qui profite le capitalisme (le capitalisme n’est pas « bon » ou « mauvais » en soi, il est ce qu’en font les hommes, donc perverti ou non.)
Car l’économie n’existe pas. Il existe des échanges, des besoins presque naturels comme manger, se loger, se vêtir ; il existe un mode d’organisation de ces échanges, qui inclut la production de biens et de services. Et il existe une caste qui perfectionne sans cesse cette organisation à son profit quasi exclusif, en abaissant le coût de la main d’œuvre, en délocalisant, en monopolisant, en défiscalisant, et en semant quelques miettes de pain et beaucoup de jeux (payants) histoire de détourner l’attention des éventuels poseurs de question (il est plus facile de traiter avec les poseurs de bombes, CQFD.).
Cette caste informelle a besoin de légitimer sa mainmise sur le monde; elle a donc inventé les économistes, chargés d’expliquer au bon peuple que la libre concurrence est normale, voire naturelle, que telle mesure impopulaire est nécessaire à la « croissance » (donc au bien-être commun), et que la fin justifie les moyens.
Les économistes, pour justifier à leur tour leur utilité et leurs émoluments, ont inventé des théories, des schémas, des graphiques et un jargon. Et ce dernier point, le jargon, n’est pas le moins important car le langage est un moyen de contrôle et de pouvoir ; le langage dit le réel. Inventer un langage, c’est inventer un monde. « Cash flow », « capacité d’autofinancement », « taux marginal de rentabilité », « second marché » : ces expressions inventent un monde dont la majorité est exclue, un monde en apparence rationnel, un monde en apparence sous contrôle – les krachs boursiers nous rappellent régulièrement qu’il n’en est rien. Ce mécanisme de contrôle atteint la perfection avec la comptabilité, qui est le moyen ultime de travestir la réalité, de créer des richesses fictives, de dissimuler celles qui donneraient lieu à imposition, bref de dresser un écran de fumée entre les béotiens et les initiés.
Transparence et démocratie, Droits de l’Homme, bla bla bla…
Pour en revenir à la « croissance », personne ne sait très bien ce que recouvre ce terme, mais il semble acquis qu’elle doive être permanente. Pourtant, rien ne prolifère jamais indéfiniment ; rien ne se développe jamais éternellement ; le mouvement perpétuel n’existe pas. Sauf en économie, où il faut chaque année plus de profit que l’année précédente pour les actionnaires, et donc chaque année plus de croissance que l’année précédente – parce que qui dit croissance dit profits (et non emplois, la réalité nous le prouve chaque jour).
Et puis croissance de quoi ? PIB, PNB, ne vous inquiétez de rien, les spécialistes savent de quoi ils parlent. OCDE, FMI, faites leur confiance, ils ne veulent que votre bonheur, augmenter votre pouvoir d’achat – vous n’êtes pas contre le pouvoir d’achat tout de même ? D’ailleurs « croissance », ça sonne bien, non ? C’est d’ailleurs ainsi que l’on nous a endormi, à force de nous bercer de jolis termes comme « création de richesses », « compétitivité ».
Mais au fond, à quoi devrait servir une organisation sociale ? A organiser la compétition entre ses membres, ou à assurer leur bien-être ? Mon bien-être passerait par la mise en concurrence avec mon voisin ? Je ne me sens le concurrent de personne. Je me fous de la croissance de la zone euro, de la balance commerciale de la France et du niveau quotidien du CAC 40. Je veux vivre dans une société où chacun peut manger, dormir, se soigner et être en relative sécurité, non pas entouré de CRS mais parce que chacun respecte la liberté de l’autre. Ensuite, créons des petits espaces de jeux pour ceux qui tiennent absolument à prouver qu’ils sont meilleurs que les autres, pour ceux qui veulent se battre.
Ca s’appelle des rings.
Mais que cet espace où l’on parlera taux de profit, indices boursiers et taux de change soit distinct ce celui où nous vivrons ensemble au quotidien. J’entends d’ici les économistes hurler à l’idéalisme. Mais le monde n’est pas « naturellement » (l’adverbe préféré de Chirac, tout sauf anodin…) un gigantesque marché peuplé de prédateurs et de proies. Comme les hommes ne sont pas « naturellement » bons, mauvais, pédophiles ou hétérosexuels. Et la croissance n’est pas une fatalité.
C’est le bonheur qui devrait en être une.

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