Le stade ondoie sous les vibrations de cinquante mille corps houleux et anxieux. Toujours zéro-zéro, et les rêves de grandeur européenne de l’Olympique de Paris qui peuvent à tout moment s’évanouir ; il suffirait d’un but finlandais…

Les regards avides, tendus, suivent la course du ballon, le ballet des joueurs. Paris ne joue pas mal d’ailleurs, franche domination, de belles occasions, mais les finlandais repoussent tout, défendent avec acharnement, ça ne passe pas, centre de Landrin, tête de Venazzio, le stade cesse de respirer…

…et…

−   But ! Oh non, juste à côté ! C’est incroyable ! Ah là là là là… On n’a pas le droit de rater une occasion comme ça ! Faut s’appliquer, bonhomme !

Au moment où le commentateur se fait l’écho du ressenti populaire, cinquante mille poitrines expulsent leur dépit. Qui, s’il continuait à se mâtiner de colère devant la maladresse parisienne, pourrait, vent mauvais, insidieusement paralyser les joueurs dans leurs gestes et initiatives. La tribune présidentielle est livide. Mazzini serre et desserre nerveusement les mâchoires. Il a complètement oublié le jeune chanteur à mèches blondes qui s’ennuie sensuellement dans le siège voisin. Quelques hommes politiques, des personnalités médiatiques, les femmes des joueurs, de gros industriels ou financiers, Mazzini a su attirer du beau monde dans ses loges, louées à l’année, traiteur compris, la liste d’attente est longue.

En première mi-temps, Estéban Alvès a touché le poteau, d’un tir violent et soudain ; Jean-Marie commence à croire que ça ne rentrera jamais, le match maudit, et la saison pourrie d’entrée par une élimination sans gloire. Il tourne la tête, cherchant un peu de réconfort dans les regards alentours, mais tous sont braqués vers la pelouse, corner pour Paris, le siège de Tayeb est vide, le corner est mal tiré et la défense finlandaise récupère le ballon, Johnsen pour Litmanen, attention ! Litmanen se débarrasse de Landrin, centre, Jimmy Berson repousse, ça manque de liant dans l’équipe parisienne.

Et la foule s’excite, grogne, pousse, tout comme Charles Tayeb, debout dans les toilettes pour dames de la loge présidentielle, qui rend hommage à une jeune femme blonde penchée en avant, les bras en appui sur le lavabo, jupe relevée sur ses fesses de vingt ans, bon Dieu que c’est ferme ! culotte sur les chevilles, ça excite Tayeb, il prend, il possède, tout habillé lui, il est le grand Charles Tayeb, il aime voir dans la glace le visage de la fille déformé par le plaisir, il ne sait même pas qui elle est, la femme d’un de ses joueurs peut-être, quelle paire de seins, Tayeb les voit également dans le miroir, et il se voit, derrière elle, puissant, allant et venant à grands coups puis, sans s’interrompre, juste un léger ralentissement, une main agrippée à la hanche de la fille, il sort un petit sachet de sa poche, verse un peu de cocaïne sur le dos cambré, dessine malhabilement deux petits traits et sniffe ; la fille en veut aussi, il en met sur le bout de son index et lui fait lécher, pendant que dans l’écran installé au-dessus des lavabos Petersson récupère le ballon, Petersson qui lance Johnsen en profondeur, ouh là ! c’est dangereux, Johnsen crochète, il s’ouvre le chemin du but, oh ! penalty !

Une seconde de vrai silence, et la fin du coup de sifflet qui résonne dans la stupeur minérale d’un stade cryogène.

Charles Tayeb arrête net son mouvement et lève la tête vers le téléviseur.

−   Comment ça, « penalty » ?
−   “Et oui, penalty pour Helsinki suite à cette faute de Fadiga sur Johnsen. Aïe aïe aïe, à dix minutes de la fin.
−   La faute est indiscutable ; et si Helsinki marque, ce sera dur de revenir pour les parisiens, qui devront alors marquer deux buts”.
−   Vos gueules ! intime Tayeb aux commentateurs sportifs.

Mais il ne peut couper le son, pas de télécommande, et difficile de se déplacer avec cette petite croupe qui l’enserre sur toute sa longueur.

Au bord du terrain, Eric Perez fracasse une bouteille d’eau à terre.

−   Putain mais c’est pas vrai !

« Et si, c’est vrai » semble signifier le regard narquois que Nicolas Ferrhad, assis sur le banc de remplaçants anéantis, lance à son entraîneur.
Le ralenti est formel, appuie le commentateur, et l’entraîneur français d’une grande équipe anglaise, consultant spécial pour la chaîne, stigmatise une trop grande prudence tactique, se demandant pourquoi Nicolas Ferrhad n’est pas entré à la pointe de l’attaque pour épauler un Marco Venazzio livré à lui même face aux grands gabarits adverses.

−   Mais bien sûr qu’on paye les conneries de cet incapable de Pérez ! approuve rageusement Tayeb, le corps toujours enfoui dans d’exquises voluptés mais l’esprit entièrement tourné vers ce penalty qui peut foutre en l’air la saison du club avant même qu’elle n’ait véritablement commencée.

Un joueur finlandais s’est saisi du ballon et l’a posé sur le point de penalty, aux pieds d’un Fabrice Castaing souriant, qui tente par son attitude décontractée et provocante de déstabiliser son adversaire.

−   “Kaurismaki s’élance…

Dans le stade, l’incrédulité et l’abattement ont fait place à la colère. Une bronca rageuse accompagne la course d’élan du jeune finlandais.

−   “Kaurismaki s’élance…

Mazzini ferme les yeux. Enfant, il croyait qu’en se concentrant très fort, il pouvait influencer la course du ballon, la faire dévier, changer la trajectoire d’une frappe. Il ferme les yeux. Il se concentre très fort.

−   “Kaurismaki s’élance…

Charles Tayeb a lui les yeux grands ouverts. A la question « comment aimeriez-vous mourir », il répond toujours « à la roulette russe ».

−   “Kaurismaki s’élance…

Une déflagration.

−   Oh, superbe parade de Fabrice Castaing !

Le stade, tout en retenue de souffle sur salaire de la peur la seconde précédente, explose d’une joie houleuse.

3 Réponses to “« [ex]pulsions » (thriller footballistique, extrait)”

  1. Marco dit :

    Ah toi au moins tu vas droit au but.

  2. CastorJunior dit :

    C’est vraiment de la fiction… Paris ne joue pas mal, un grand gardien… AH PAris, mon coeur saigne, tiens…

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