Il se réveilla nu dans un lit inconnu, dans une chambre inconnue, avec, au bout de jambes inconnues, des pieds ordinaires.
Les yeux s’ouvrent sur un environnement étranger, bref instant de panique, puis on reprend ses esprits. L’évidence remboîte alors les pièces éparpillées par le laisser-aller nocturne, tout s’explique, se réagence, dans le soulagement d’une familiarité retrouvée avec le réel. Le corps s’était tout simplement mis en marche avec un léger temps d’avance sur le cerveau, comme au démarrage un ordinateur affiche une à une les icônes des programmes avant qu’ils soient opérationnels.
Pourtant, après de longues secondes employées à cliquer dans l’arborescence mentale de ses fichiers, il dut se rendre à l’évidence : aucun ne s’ouvrait.
Marquant une halte dans son processus de verticalisation, il s’assit sur le rebord du matelas. Lumière typique des petits matins d’août, faussement hésitante, à l’instar de ces convives effacés au premier abord et que l’on croit timides, à tort, ils ne faisaient que jauger les forces en présence s’aperçoit-on très vite, en comprenant qu’ils tiendront le crachoir tout le dîner, orienteront la conversation, distribueront la parole et les rôles (en se gardant le premier), comme tout à l’heure la lumière écrasera les arrière-plans, anéantira les ombres, ratatinera les perspectives.
Avait-il bu la veille, avec pour conséquence une petite amnésie lacunaire ? Il n’avait ni mal de crâne ni gueule de bois, et les vêtements soigneusement pliés sur le valet de nuit posté près du lit paraissaient invalider cette présomption.
Poutres grossièrement équarries, murs en torchis, sol gauche de tommettes érodées, cette chambre ne lui évoquait rien. Il en déduisit qu’il ne s’était pas réveillé chez lui. Pourtant, en cherchant par le biais d’une méthode comparative à transformer cette intuition en certitude, il s’aperçut qu’il n’avait en stock aucune image de son domicile ; ni plans larges (façade d’immeuble ou de pavillon, quartier ou rue familiers), ni détails (disposition des pièces, ameublement du salon, moquette ou parquet ?).
S’il avait seulement ignoré où il se trouvait, il aurait eu à affronter un problème somme toute géographique : comment revenir en terrain connu à partir d’un lieu inconnu ? Mais sa boîte crânienne semblait n’abriter aucune donnée domestique, uniquement des faits généraux : je suis un être humain les êtres humains vivent en société sur la planète Terre divisée en États qui regroupent des nationalités il existe des langues des cultures des systèmes politiques différents si j’avais été kidnappé ?
Il tressaillit.
Kidnappé ?
Kid signifie enfant nap signifie sieste donc kidnapper veut dire dormir comme un bébé pas très logique. Tiens, il comprenait l’anglais.
Enlevé ?
Improbable : il n’était ni riche ni une personnalité importante.
Son visage se plissa.
Était-il riche ? Était-il une personnalité importante ?
Il l’ignorait.
Pourtant, les gens savent s’ils sont riches ou pas, non ? Et s’ils sont des personnages en vue ?! Peut-être avait-il été drogué avant d’être enlevé.
Il bondit vers la porte
dont il lui suffit d’actionner la poignée pour envoyer une volée de plomb dans l’aile de la thèse du rapt – à moins qu’il ne fût victime de ravisseurs amateurs, ou têtes en l’air (banditisme et étourderie ne s’excluent pas obligatoirement).
Les vêtements trouvés près du lit étaient à sa taille ; ce qui ne signifiait nullement qu’ils lui appartinssent, d’autant que la chemise s’assortissait douteusement au pantalon – une impression, aucune certitude sur quoi l’étayer. Rien dans les poches qui eût pu lui donner un indice ; et pour cause : elles étaient vides. Idem sa mémoire, qu’il tentait de plus en plus obstinément d’enclencher, en vain. Il lui fallait se rendre à l’évidence : ses souvenirs s’étaient fait la belle.
C’est quand il essaya de dire son prénom à voix haute qu’il comprit où il était : dans le pétrin.

  6 Responses to “Autogenèse (extrait n°1)”

  1. J’ai envie de dire… OUI !

    Mais voilà du teasing de grande qualité… donc extrêmement horripilant ! Bon on sait également que la patience peut conduire au plaisir, alors on ne va pas faire de caprice et rester sage….

    (et le paragraphe lumière/convives est tout bonnement bluffant)

  2. Soyons une inlassable groupie. Il sort quand ?!

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