Il est des constats plus parlants que tous les adjectifs ou adverbes de tous les compte-rendus de lecture : j’ai lu Hors-Jeu, de Bertrand Guillot, dans la journée de jeudi puis Hoffmann à Tôkyô, de Didier da Silva, dans l’après-midi de vendredi.
Que j’aie dévoré, avide, ces deux romans, chacun me procurant autant de plaisir que l’autre (mais pas le même plaisir), suffira à prouver éclectisme de mes goûts.
Il n’est en effet rien de commun entre les deux.
Da Silva nous conte une histoire en creux, nous offre à lire entre les lignes, et même de dessiner celle d’horizon de son héros que lui ne fait qu’esquisser, pointiller, évanescer. C’est le livre d’une fuite qui se voudrait retraite, la carte postale d’un des Esseintes exilé involontaire, la preuve que le détour anthropologique n’est d’aucun effet sur sentiment absurde de la vie. Hoffmann pourrait être à Varsovie ; il est à Tôkyô, à l’autre bout du monde, tu parles… C’est magnifiquement fin, sensible, fluide, délicat, veiné d’ironie, un livre du haut duquel vous ne verrez pas le Mont Fuji mais tellement de choses à côté desquelles vous êtes passés. Une superbe sonate en da majeur.

Hors-jeu également est un livre fin, sensible, fluide, délicat et veiné d’ironie. Les adorateurs de Didier Da Silva vont sans doute hurler et me condamner à ne plus lire que du Chevillard jusqu’à la fin des temps pour oser appliquer les mêmes qualificatifs à l’un et l’autre ouvrage.
Parce que là où Hoffmann… est intemporel – a-temporel même – et aérien, Hors-jeu nous immerge béton aux pieds dans une époque précise (le début du XXIème siècle), name-dropping à la clé, dans un milieu socio-professionnel parfaitement identifié (la jeune bourgeoisie dorée issue d’écoles de commerce) et un cadre clairement dessiné (le Paris branché). Immense était le risque de se heurter à un cousin de la grande et pénible famille Beigbeder-Rey-Fargues-Zeller.
Je ne saurais dire pourquoi mais non. Mon côté incurablement fleur-bleue s’est-il attaché à la quête amoureuse du héros? Ai-je été sensible à l’absence de cynisme de l’auteur, ingrédient fort prisé de la famille sus-citée, ici remplacé par une douce ironie empreinte de sensibilité? Me suis-je un peu retrouvé dans les questionnements et le parcours de ce pré-trentenaire post-moderne urbain? Bertrand Guillot m’a embarqué dans son histoire (lors que j’ai béatement suivi Didier da Silva dans ses failles (celles de son écriture s’entend)) et je n’ai jamais décroché.
Pour tenter d’être clair, et parce qu’il est simple et tentant de faire des analogies cinématographiques, le livre de da Silva serait un Darren Aronofsky (première période); celui de Guillot un Bruno Podalydès, voire un Emmanuel Mouret.
Finalement, tout bien réfléchi, peut-être que leur seul point commun, c’est moi, lecteur comblé…

  9 Responses to “Didier, Bertrand, merci.”

  1. Vous étiez lumineux, au contraire, jusqu’à cette comparaison cinématographique… Aronofsky ??? Si « magnifiquement fin, sensible, fluide, etc. » me convient tout à fait, évidemment, j’ai franchement du mal à voir le moindre rapport entre mon petit Hoffmann et « Pi » ou « Requiem for a dream »… Me voilà bien perplexe – flatté par ce qui précède, mais perplexe.

    • Parfois, j’écris n’importe quoi. Le clavier écrit tout seul en fait. Ou mon cerveau. Alors après je suis obligé de me demander pourquoi j’ai avancé ceci ou cela. Obligé de réfléchir.
      Allons-y…
      Ces deux films sont pour moi stylistiquement riches et personnels, tout en produisant du sens et en laissant une place au spectateur – non-dits, ellipses, etc.
      Comme votre « Hoffmann… »
      Je ne sais si le lumignon éclaire assez mais déperplexez-vous, cette comparaison n’était point injurieuse. (Et puis d’aucuns vont voir dans vos mots matière que vous n’y aurez pas consciemment mise. Non?)

  2. Je souscris pour des raisons plus qu’amicales à ton analyse d’Hors-Jeu… Le léger pas de côté permet à l’auteur d’esquiver avec classe les pièges du germanopratisme… Allez, qué viva le lundi de Pâques !

    • Des « raisons plus qu’amicales » ?… Des raisons amoureuses alors? Tenez mes carnets mondain et rose à jour, les gars, soyez sympas ! J’habite en province, moi !

  3. Non, pardon, je voulais dire « éminement amicales » c’est mon grand grand pote quoi… Nous sommes tous deux tristement banals comme des provinciaux: hétérosexuels… A Paris à tout le monde est maintenant bi, c’est un peu la honte….

    • Je te soupçonne d’ailleurs d’apparaître dans Hors-Jeu…
      Quant à vos orientations sexuelles, peu me chaut ! Moi je parlais d’amour qui, comme les escargots et les anges, choisis ton camp, est asexué.

  4. On peut être provincial et pédé, j’en réponds.

    • Pour notre ami Castor, le monde qui vivrait (conditionnel de rigueur) au-delà du périphérique est une masse indistincte parlant avec des accents étranges, connectés, dans le meilleur des cas, avec un modem 56k, adorateurs de Dany Boon et Aimé Jacquet, dormant avec une photo de Philippe Pétain ou Pierre Poujade au-dessus du lit et qui le samedi soir vont au bal dans leur R16 – Renault Fuego pour les parvenus.
      Il faut lui pardonner, c’est par ailleurs un gentil garçon. En tout cas, il mange bio…

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