Ses cris, bon sang ! Du coup, je n’ai jamais osé emmener une fille dans ce studio. A vrai dire, je n’avais jamais sérieusement envisagé cette éventualité : je réservais ce lieu au travail et à la solitude. Je ne souhaitais pas m’y voir dérangé. J’y séjournais en cachette. Pas de téléphone, pas de boîte à lettres, pas de télévision ni de radio. Juste un canapé-lit, une chaise et un bureau. Méticuleux : rien ne traînait ; d’ailleurs, la meilleure des volontés aurait rapidement émoussé ses prétentions au désordre tant la matière première faisait défaut : outre les meubles, rien que du papier et des stylos dans ces vingt-cinq mètres carrés. Les embellir d’une femme tenait plutôt du fantasme, tenace ; une femme effrénée. Dieu sait pourquoi effrénée. Un fantasme, je n’en sais pas plus. Les femmes, frénétiques ou non, avaient déserté ma vie depuis quelques années déjà, malgré ma tendre quarantaine. J’aimais un souvenir et je baisais par procuration, à travers mes personnages ou dans le lit de ma mémoire (la vérité, si crue soit elle. Pour Laurence).

Depuis ma voisine donc, plus question de ramener ici de culs consentants. Un peu à cause de son partenaire, bien sûr : je n’ai jamais très aisément soutenu les comparaisons, alors contre un tel maestro ! Et puis, charmé par ses chants, combien fades me parurent rétrospectivement les quelques orgasmes féminins auxquels j’avais assisté. Nul suspens, nulle mélodie, nulle inspiration ; des modulations limitées et des refrains prévisibles. Tandis qu’elle… Même les pâmoisons de mon unique amour, de ma chère anachorète, de mon Albertine, n’atteignirent jamais cette perfection.

J’ai ainsi passé quatre mois sous l’emprise de ses chants orgasmiques ; voyeur acoustique, je connaissais tout son répertoire, ses gammes, ses notes, avec leurs variantes, parfois infimes, imperceptibles pour tout autre que moi. Je l’ai écrite dans tous les sens, j’ai immortalisé ses chevauchées. Je connais son corps sur le bout des doigts. Pour l’avoir sublimé, détaillé, de mes mots modelé, et bien plus encore. Je n’écrivais plus qu’à son rythme, je ne vivais plus que pour elle, tant je ne peux dissocier ma vie de l’acte d’écrire. Depuis l’autre côté du mur, elle dictait et je recopiais. Elle m’a inspiré mes pages préférées, tendres de ses moiteurs, mes personnages les plus complexes, mes intrigues les plus fouillées. Car je ne me contentais pas de saisir fidèlement ses instants intimes : je l’avais reconstruite, patiemment. Je lui avais inventé une vie à partir de ces indices sonores, qui n’étaient en fait que la clé ouvrant les portes dérobées de ma créativité. Ensuite, peu à peu, j’avais délaissé la retranscription extrapolatoire, et les jouissances de ma voisine m’avaient emmené au large, loin des rivages sous surveillance de mon imagination routinière. Ses cris dessinaient des paysages, engendraient mes phrases ; elle était mon café, ma nicotine. Jamais je n’ai eu la tentation d’aller lui parler, ni même de la surprendre à sortir dans la rue, la démarche incertaine d’une peau trop alanguie. Tant que j’avais eu ma dose, elle pouvait porter où bon lui semblait ses sens comblés. Je n’étais pas jaloux. Elle était ma muse, et une muse qui s’amuse, c’est un roman

Elle était mon nouveau roman.

*

Un jour, un jour ordinaire, même pas férié, même pas dominical, un jour banal, tellement que je ne saurais le replacer sur l’échelle du temps, un jour donc, la panne…
Comme si j’en avais fait le tour auditif, plus un mot ne jaillissait. Je pressai mon inspiration comme un tube de lait concentré sucré en fin de vie, quand il est presque plat mais qu’on sent qu’il en reste un peu, qu’on le plie, qu’on le roule pour en extraire les derniers sucs, je pressai, je pressai, mais rien, pas de quoi écrire un chapitre, ni un paragraphe, la panne vous dis-je ! Je crus à une lassitude passagère, bien compréhensible. Mais la stérilité impuissante se prolongea, nuits après jours, languide comme l’été 76, jusqu’à devenir insoutenable. Je pris mes distances, du repos, passai une semaine entière sans remettre les pieds au studio ; j’allai au cinéma, je lus des livres, fis des mots croisés difficiles ; bref, je tentai de faire diversion en me faisant oublier, ou plutôt en m’oubliant, en l’oubliant. Si j’avais tari la source, il fallait laisser un peu de temps à mon hydrographie cérébrale pour redessiner la carte de ses affluents, irriguer de nouveau les plis fertiles de mon écriture. Mais après plus de dix jours de sécheresse, je compris : le temps ne guérit rien, il passe.

Puisque entendre ma voisine ne suffisait plus à alimenter la nappe phréatique de mon inspiration, que j’avais un roman à finir, mon chef d’oeuvre assurément, et que j’avais besoin d’elle pour le finir, je n’avais qu’un seul recours : il me fallait la voir.

Et mes ennuis commencèrent…

  2 Responses to “De l’influence d’Albertine sur le cours de plusieurs existences (roman, extrait)”

  1. Je ne sais pas si c’est le début, j’imagine, mais cet extrait donne envie de lire la suite. Alors bravo, parce que franchement, ce n’est pas toujours le cas !

  2. Merci
    Oui, merci, cher Aloysius ! Je vais à mon tour aller baguenauder par chez vous.
    Et en effet, c’est un extrait pris au début de ce roman qui restera à jamais dans mes tiroirs, trop imparfait, trop ancien (le troisième que j’écrivis, voici maintenant quelques années…), trop loin de mon désormais moi.
    Cependant, j’avoue une coupable auto complaisance à la lecture de quelques passages qu’il recèle… C’est moche, la vanité !

 Leave a Reply

(required)

(required)

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

   
© 2010 Erwan Larher. Reproduction interdite sans autorisation merci. Suffusion theme by Sayontan Sinha