J’en suis arrivé insidieusement à me sentir laid, stupide, inutile. Ma position sociale a contaminé ma personnalité, piquée désormais des moisissures de l’inanité. Je ne suis plus en devenir, je suis chômeur, entièrement, ici et maintenant, dans les scintillations néo-libérales de Noël approchant. Pour compenser cette déchéance, j’ai recommencé à écrire, d’autant qu’alexis_ivanovitch, mon alter ego jeune et désirable de Netlove, est mort hier – je n’ai plus les moyens de l’entretenir via un abonnement Internet et honnêtement, ce site ne m’a causé que des déceptions, miawmiaw était la dernière en date, tout de noir vêtue et maquillée, végétalienne, impossible de trouver un plat à sa convenance dans la carte du restaurant, elle aurait quand même pu m’en parler avant, elle s’était bien gardée d’aborder le sujet lors de nos échanges néo-épistolaire ; j’ai néanmoins payé l’addition, la galanterie s’applique malheureusement aussi aux boudins. Je ne me connecterai que dans des cybercafés, juste pour consulter mes mails et, peut-être, quand il n’y aura pas trop de monde, des offres d’emploi.
Mon viatique s’épuise : une fois payé le loyer de décembre, il me restera à peine deux cents euros. Je dépéris. Je n’avais rien soupçonné des difficultés à surmonter. Merde, quoi ! J’ai pourtant suivi les rails : concours, examens, diplômes, le tout chronologiquement ordonné dans mon C.V. comme conseillé dans un ouvrage en vente libre écrit par un ponte de la ressource humaine – on voit immédiatement, sur la photo de la quatrième de couverture, que ce monsieur est digne de foi, sérieux, pas du tout le genre à gaudrioler. Pourquoi est-ce qu’ils ne m’embauchent pas ? Pourquoi n’est-ce pas comme on m’avait dit ? Bien sûr, j’ai perdu quelques années à poursuivre mes chimères. Bien sûr, j’ai vu mes amis chercher et chercher encore, mais…
- Mais quoi ? me demanda Virginie, un jour que nous prenions le thé ensemble, chez elle. Tu pensais que ce serait différent pour toi, que tu étais attendu, que tu n’avais qu’à pointer ta jolie petite gueule ?
Tout à fait. Je suis un jeune homme brillant, inventif, doté d’un très bon style et d’un sens de la communication inné. Je suis un garçon drôle, gorgé de potentiel, et je persiste à croire qu’il y a une faille dans l’organisation de la société pour que personne ne le remarque. J’en veux à tout le monde : aux décideurs, aux éducateurs, aux beaux-discoureurs, aux vendeurs d’optimisme, aux pistonneurs. Une dépression stationnaire d’origine financière est centrée sur mon humeur.
Je surveille mes dépenses de plus en plus pointilleusement. Quand mes allocations tombent, je vais faire quelques courses à prix discount. Des pâtes, des yaourts, rien de superflu. J’ai peu à peu banni de mes menus le ketchup, le fromage râpé, le jus d’orange, le bacon et autres colifichets alimentaires. Le prix de chaque produit que j’empile dans mon petit panier plastique s’additionne aux autres dans la comptabilité mentale que je tiens scrupuleusement au fur et à mesure de mes emplettes. A la caisse, je demande un total intermédiaire pour être sûr de rester dans mon budget. Je ne fais même plus semblant d’avoir oublié ma Carte Bleue.
Par mois, deux voyages au supermarché plus deux grosses lessives au lavomatic. Le petit linge, je le lave à la main.
Belle lurette que Libé et l’Equipe ont déserté mon paysage quotidien. Karl s’en étonna, un jour que j’étais entré acheter Le Monde pour le cahier « offres d’emploi ».
- T’es sûr que ça va ? me demanda Karl en me rendant la monnaie, que je vérifiai illico.
Ne jamais se fier aux marchands de journaux ni aux chauffeurs de taxi.
Ne jamais se fier à personne.
Je suis devenu misanthrope.
Je décide d’aller vendre mon ordinateur portable. Je vais me renseigner dans un magasin spécialisé. Cent cinquante-cinq euros, pas un de plus. Il a à peine deux ans, écran couleur, plein de mega-octets de mémoire mais non, cent cinquante-cinq putain d’euros, la faute à la nouvelle génération qui est sortie l’an dernier… Je garde mon ordinateur. Je suis sûr que le vendeur bovin qui m’a renseigné gagne ses mille cinq cents euros par mois, tout ça pour m’envoyer promener, poliment certes mais sans humanisme aucun, presque excédé maintenant que j’y pense de constater que certains réactionnaires dans mon genre vivaient encore à l’âge de pierre informatique.

Vos traces de pas