
Photo : Dorothy-Shoes
Rien…
Je m’acharne pourtant.
Mais rien…
Le bitume du style craquèle, les mots-gravillons se raréfient, je me retrouve avec de petits magmas tous secs, des pâtés racornis, comment faire à partir de ces chiures laborieuses un asphalte romanesque velouté ?
Vous m’auriez vu voici trois jours… Une DDE à moi tout seul ! Les camions de goudron se succédaient, pleins jusqu’à la gueule, charriant de l’onctueux, du kilomètre, et j’avançais hardiment, rouleau compresseur, je traçais ma route avec l’entrain d’un actionnaire des ASF écoutant Bison Futé un week-end du 15 août !
Le bon vieux temps…
Pas découragé, coutumier des aléas du marché des produits dérivés du pétrole littéraire, je suis revenu aux fondamentaux. Les plans. Étudier de nouveau le tracé.
L’intrigue tout d’abord. Les intrigues plutôt. La principale : où doit-elle me mener ? (même si tout auteur sait qu’il n’arrivera jamais où prévu.) Est-elle suffisamment balisée, comparable à un de ces itinéraires Mappy si riches en repères, panneaux, flèches ? Les secondaires, marquages au sol indispensables : sont-elles bien tracées ? Suivent-elles suffisamment finement les méandres de la principale ? Quels personnages les dessinent ?
Et alors là, catastrophe ! Cette entreprise gigantesque, mobilisant tant de ressources, cet audacieux (!) projet d’aménagement du territoire littéraire me semble soudain insurmontable, pharaonique et même pire : vain. Je ne sais plus pourquoi j’avais décidé de contourner telle colline, de suivre le lit de tel fleuve, de bifurquer ici, de dynamiter la roche là. Et puis il y a le TGV, l’avion. Et tous ces gens qui se remettent au vélo – pourquoi pas construire une piste cyclable, hein ?…
Mes personnages sonnent faux, mes situations artificielles, ma chronologie aléatoire. Mes remblais s’effondrent, mon génie même plus civil m’agonit d’injures et ses ponts se lézardent au-dessus des vallées de mon inanité, au fond desquelles se disloque mon ego culbuté d’auteur stérile.
Putain, c’est difficile d’écrire un roman parfois…

Sérieux, ça a l’air bien. Vive les métaphores filées et les chantiers inachevés.
(en fait, je suis un peu au même niveau d’urbanisme routier, entre entrepreneurs hasardeux on se comprend)
Merci pour la visite et le petit mot.
Je suis en train de me dire que je me suis lancé dans un truc un poil ambitieux et je bloque, c’est horrible, une phrase toutes les 5 clopes, et je reviens au plan, et je déconstruis ; je connais bien cette phase et je la hais…
On pourrait s’échanger les thèmes & histoires ? J’écris ton roman, tu écris le mien et on fait 50/50 sur les droits ?
Courage, camarade !
Effectivement la métaphore filée est bien vue…Mais pour partager aussi les accélérations et les coups de freins brusques (avec surconsommation tabagique) je me suis trouvé un truc que je vous livre (sans jeu de mot) bien que vous le pratiquiez peut-être vous même: ne jamais aller dormir sur un texte, une situation, un morceau du plan achevé…Jamis, putain jamais! Il faut s’arrêter en plein livraison d’un semi de goudron de 40 tonnes! Il est plus facile de repartir ensuite, car c’est une loi élementaire de la physique, on va plus vite « départ lançé » que « départ arrêté ». Ne prenez pas mon post pour une leçon, juste un truc qui marche pour moi. Je viens d’ailleurs de me faire baiser en le méconnaissant. J’ai stoppé net sur un chapitre « accompli » et « terminé » …il y a deux jours que je peste contre ma connerie. Amitiés. Marc
Que de Marc, que de Marc ! Manquerait plus que le vrai nom de notre eucalyptivore préféré soit Marc O’Hala et la fête serait complète !
Plus sérieusement, merci pour votre passage en ces lieux et votre empathique commentaire. On dirait bien que nous sommes trois à nous faire à nous-mêmes le coup de la panne ! Je prends le conseil – pas mal, ni pour une leçon – et vais tâcher de voir s’il s’adapte à ma manière d’écrire, je dois l’avouer assez foutraque.
En général, je ne sais pas du tout où je vais mais j’avance à partir d’une idée générale, qui se développe ensuite toute seule, une fois que j’ai trouvé le ton (important, ça, le ton), à mesure que j’écris. Mais au bout d’un moment, forcément, en général vers la page 100, je m’aperçois que ce serait mieux avec un plan et une fin.
Donc je structure.
Donc je doute.
Alors que mes personnages vivaient peinards leurs tribulations, inconséquents oserai-je dire, les voilà obligés de rentrer dans un schéma, de suivre un fil narratif, et ça ils détestent. Alors ils se rebellent, font grève, refusent d’avancer, sont perdus, désorientés, se posent des questions et pensent au lieu d’agir; et moi je suis comme un con.
Voilà mon problème principal : mon écriture est rétive à tout ordonnancement, elle vient d’une zone à laquelle je n’ai pas accès et quand je force le passage, à la dynamite souvent, tout se tarit.
Coïncidence : je suis aussi comme ça dans la vie. Je fais, et après je réfléchis (souvent parce qu’on m’oblige à le faire, parce que quelqu’un me demande des comptes, des explications ; ou pire, m’englue de « pourquois (je mets un pluriel si je veux !) ? »)
Je suis étranger à moi-même.
Mon écriture m’est étrangère.
C’est grave?…
(Désolé, je ne fais que parler de moi, c’est sorti tout seul. Allez, zou !, je file sur votre site !)
Salut
Avant hier soir ma copine Claudye est venue dîner chez nous pour discuter de son projet de roman (le 3eme, deux déjà parus chez de petites maisons comme les miens) .
Elle rencontre les mêmes difficultés que celles que vous évoquez car elle reste figée (impossible de la faire changer d’avis) sur le postulat initial suivant: « l’imagination déteste les cadres », qu’elle double de « je commence au début et je finis à la fin » . Après force alcools et cloppes, impossible de faire avancer cette bourrique que j’adore. Tout d’un coup, j’ai eu un éclair (elle joue remarquablement du piano et peint avec un certain talent…même sa cuisine est remarquable) et j’ai posé la quastion: « pourquoi ignorer la technique…? » En peinture il n’est pas imaginable de peindre le fond après le sujet de premier plan (même si on peut le faire, celà me semble difficile…) Le plan et la segmentation des passages forts (moi je segmente en 3 « livres » et sous segmente en chapitres) laisse un espace à l’imaginaire et au lâcher prise du style. C’est la technique des plus grands ! Les « chapitres-chiens » mettent les « mot-moutons » en groupes et l’ensemble devient un « troupeau-livre » (je sais, je sais, pas de commentaire sur la métaphore…) Mais elle est têtue, et elle ne veux pas voir que l’espace du chapitre est un espace de liberté et d’imaginaire. Si les personnages s’en évadent, pas de problème, on réorganise la suite des segments (et souvent une idée complémentaire surgit)…Donc on a picolé parlé de son sujet et je lui ai dit avant qu’elle ne rentre chez elle: tu seras encore bloquée après la première centaine de page ! Structurellement je partage sa vision de la plume qui court d’un bout à l’autre du roman, je suis un lecteur avant tout et à ce titre et sous cette étiquette, je ne peux que rêver de ce roman écrit d’un trait! Mais putain, ce n’est pas pareil d’écouter les Stones (je suis vieux…) assis le cul dans son fauteuil et de se taper les phrasés et les accords 7 eme (voire 7eme diminués) de ses propres riffs, de sa propre compo ! Idem: structure, liaison et plan ! Les personnages sont des salopards, ils profitent que vous avez l’esprit ailleurs pour sortir de la mission assignée. Parfois c’est bien, souvent c’est la cata !
Cordialement
Marc
J’espère que vous n’avez pas laissé Claudye rentrer chez elle en voiture après « force alcools »…
Sinon, je suis entièrement d’accord avec vous. Je ne fais pas l’apologie de l’écriture comme flux mystérieux (mystique?) dont il ne faudrait pas canaliser l’écoulement, au contraire. C’est juste que pour moi, comme sans doute pour votre amie, contraindre ce jaillissement, lui imposer des tuyaux, un débit, est un véritable calvaire, représente des efforts surhumains; mais je les fais car je les sais nécessaires.
…Et les Stones n’ont pas d’âge !
autre précision d’importance: Je structure AVANT. Un feuillet de synopsis pour être certain d’où je vais puis le putain de plan…
Belle allégorie Erwann, en effet ! Je crois qu’on a tous un peu le même problème, ou pour mieux dire qu’on est confrontés à la même alternative: bien baliser le plan pour raisonner en termes d’intrigue et de narration, avec force panneaux indicateurs, embranchements judicieux, révélations rétrospectives fracassantes etc; ou alors y aller à l’instinct, sachant que dans ce cas les mots seront plus percutants et la muse moins contrariée. …Et qu’on risque fort de se retrouver avec de la bouillie, certes.
Bon, ca dépend du type auquel on appartient. Franchement on imagine mal Buckowski, Miller ou Thomas Bernard faire des plans dans le plus pur style fac-de-lettre avant de commencer à cracher leur sauce ou leur purée. le père Hugo pour « les travailleurs de la mer » ou « Notre-Dame de Paris », par contre, devait avoir un plan précis. Mais bon c’tait Hugo. Mauvais exemple, en même temps.
Pour ma part j’ai essayé d’appliquer la méthode venue-des-tripes à une trame narrative qui tienne un peu la route, mais ue je développais au fur et à mesure, comme si je roulais dans le noir. la tonalité des impressions que je receuille à présent est de prime abord:
« trop long, trop touffu ».
Si je m’avise d’insister, j’obtiens:
« trop long, trop touffu, connard ».
Il faut garder le moral !!
PS non je ne m’apelle pas Marc… J’aurais pas osé, ils sont déjà si éminents !
Merci.
Je vous envie vos amis, capables d’analyses aussi subtiles, d’une finesse critique tellement constructive, enrobées de tant d’affection. C’est qui? Novi? Oncle Georges? Ivanovitch?
Très cher auteur,
Etant blonde, à forte poitrine, et dyslexique je n’écris pas : je ne sais…
Mais je me délecte des mots des autres. Et vos bons mots, mon cher auteur sont un régal pour les zygomatiques, votre style me met toujours en joie, et oui je l’avoue je me délecte de vos malheurs de plume sèche. Je glousse telle la pintade sacrifiée de thanksgiving, merci merci.
Juste un mot, just for you : vous n’êtes pas trop ambitieux, vous avez du talent et de ce désert temporaire naitra du grand R1. Allez prendre l’air et boudez la plume à votre retour la page se remplira gaillardement.
Revenons en a du lourd : où trouver de l’essence pour emmener mon fils au parc voir les kangourous ça c’est une catastrophe!