
Gisement
Ca avait commencé par un long sifflement, de plus en plus strident, comme si trop tendu l’air soudain craquait. Une effroyable déchirure et, au moment où la stridence crescendo atteignait son paroxysme, portant mécaniquement les mains aux oreilles tandis que les têtes rentraient dans les épaules, les bruits plus sourds des explosions, niawwwww baoum ! l’hôtel de ville, niawwwww baoum ! la halle couverte, niawwwwww baoum ! le centre administratif, niawwww baoum ! baoum ! baoum !
Effet domino : les cris, l’incrédulité qui n’a pas le temps de se déployer, frayeur immédiate, baoum ! baoum ! baoum ! niawwww baoum ! baoum ! niawwww baoum ! niawwww baoum ! baoum ! baoum ! l’ancienne abbaye baoum ! baoum ! et la poussière, comment imaginer qu’une seconde avant le silence, niawwww baoum ! baoum ! Ils ne vont quand même pas attaquer, disaient certains. Ils n’oseront jamais. Baoum ! baoum ! baoum ! et les hurlements, les hurlements, les courses folles. Ils ne tireront pas sur nous pouvait-on entendre quelques secondes (siècles ?) auparavant niawwww baoum ! niawwww baoum ! les bureaux de Totoil baoum ! la pizzeria de Marco niawww baoum ! Isaac, Valérie, Richard qui traversaient la rue pour se mettre à l’abri baoum ! volatilisés baoum ! baoum ! ça ne s’arrête pas, tout simplement parce que le temps n’a plus lieu d’être. L’air, l’espace, tout n’est plus que niawwww et baoum ! chaos, baoum ! baoum ! baoum ! et même longtemps après que le raid aérien a cessé, tout vibre et tout résonne, d’autant que les hurlements s’enlacent progressivement à la poussière et à la fumée, les hurlements et les pleurs, les hurlements et les crépitements, le feu a pris dans la vieille ville, plusieurs foyers. Ils n’attaqueront jamais disaient certains, bravaches, leur fusil sur l’épaule. Et ça te prenait des poses viriles en buvant sa bière, ça fanfaronnait, l’impression d’exister après des années de servitude, on maîtrise la situation, ils n’oseront pas, les femmes admiraient de nouveau leurs maris, les enfants leurs pères, les monégasques étaient venus, les gros aussi, Copain et sa clique d’affairistes allaient voir ce qu’ils allaient voir, la révolte avait rendu à tout le monde le sentiment d’être humain, une dignité conquérante, ils seront obligés de céder, ils ne tireront pas sur nous, on est français après tout, non ? On glissait des œillades, on recommençait à baiser dans les appartements, dans les coins sombres, la vie était revenue.
Et repartie aussi vite. Une trentaine de frappes ciblées avaient suffi. Les regards amoureux devenus vitreux, rabougris les sexes, les enfants autrefois fiérots chialaient sur le cadavre de leurs parents. Existe-t-il concept plus sanglant que la liberté ?

Vos traces de pas
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